Brèves de square – texte intégral

Brèves de square – texte intégral de la pièce de Jean-Pierre Martinez, disponible gratuitement à la lecture sur Universcenic.

Scène 1. Chasse au trésor

Un banc dans un jardin public. Un homme arrive, suivi par une femme, portant un sac. Ils ont l’air un peu frustes. L’homme jette un regard inquiet autour de lui.

Homme — Amène-toi, il n’y a personne…

Femme — T’es sûr que c’est là ?

Homme — C’est là je te dis !

Femme — Non, parce que tout à l’heure aussi tu disais que c’était là et…

Homme — Ce n’était pas le bon square. C’était le bon banc, mais ce n’était pas le bon square.

La femme reste perplexe un instant.

Femme — Comment ça peut être le bon banc, si c’est pas le bon square ?

Homme — Putain ! Tu as fini de discutailler, oui ? Sors ta pelle et creuse !

La femme ouvre son sac et en sort une petite pelle militaire pliable qu’elle déploie en maugréant.

Femme — Pourquoi c’est toujours moi qui creuse, d’abord…? Surtout que la dernière fois, tu m’as fait creuser pour rien…

Homme — C’était il y a dix ans, alors évidemment…

Femme — Tu as pris dix ans de taule pour le braquage d’une supérette ?

Homme — Une supérette ?

Femme — Tu m’as bien dit que t’avais braqué un Casino, non ?

Homme — Un casino ! Pas une supérette…

Femme — Ah, un casino… Et il y a combien, là-dessous ?

Homme — Je ne sais pas… Je n’ai pas eu le temps de compter, figure-toi… Assez d’argent pour remplir un sac, en tout cas…

Femme — Ah oui, là je veux bien creuser. Un casino… Moi qui n’ai jamais eu de chance aux jeux.

Homme — Si tu veux être sûr de rafler la mise, à la roulette, il faut venir avec un flingue.

Femme — J’espère qu’avec toi, j’ai tiré le bon numéro…

L’homme regarde à nouveau autour de lui. La femme s’apprête à donner le premier coup de pelle.

Homme — Range ta pelle…

Femme — Quoi ?

Homme — Range ta pelle, et assieds-toi, je te dis ! Il y a deux flics qui viennent par là…

La femme, contrariée, range sa pelle. Ils s’asseyent sur le banc.

Femme — Sors ta pelle, range ta pelle… Il faudrait savoir… Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Homme — On ne fait rien. On s’assied, et on attend.

Il affiche un sourire forcé. La femme le regarde, intriguée.

Femme — Pourquoi tu souris comme un abruti ?

Homme — Je ne souris pas ! Je prends un air innocent…

Femme — Innocent ?

Homme — Pour pas se faire repérer par les flics ! Toi aussi, fais comme si de rien n’était.

La femme hésite, puis imite le sourire artificiel de l’homme. Ils restent un instant comme ça, immobiles.

Femme — Je commence à avoir une crampe à la mâchoire.

Homme — Ça y est, ils sont passés.

Femme — Ce n’était pas des flics, c’était des gardiens de square.

Homme — Comment tu le sais ?

Femme — C’était marqué sur leurs casquettes, tu ne sais pas lire ?

Homme — Tu sais bien que non. Pourquoi tu demandes ?

Femme — C’était des gardiens de square, je te dis.

Homme — Ouais bon, c’était des gardiens de square. Qu’est-ce que ça change ?

Femme — Rien.

Homme — On ne peut pas creuser un trou avec une pelle dans un bac à sable avec tout ce monde autour de nous.

Femme — Un bac à sable, c’est fait pour ça, non ?

Homme — Pour les gosses, oui. Nous, si les gens nous voient, ils vont trouver ça louche.

Femme — Alors pourquoi tu as enterré tout ce fric dans un bac à sable ? Au beau milieu d’un square !

Homme — J’avais les flics au cul ! Je n’avais pas trop le temps, tu vois. Et comme je n’avais pas de pelle…. creuser dans le sable, avec les mains, c’était plus facile.

Femme — Voilà encore des gens qui arrivent…

Homme — Tant pis, on reviendra ce soir, quand il fera nuit.

Femme — Il ferme à 19 heures, le square. C’est marqué à l’entrée. Tu n’as pas lu le panneau.

Homme — Non, je n’ai pas lu le panneau…

Femme — Ouais, ben cette nuit, ce sera fermé.

Homme — Comme ça, au moins, on ne sera pas dérangés.

Ils s’apprêtent à s’éloigner.

Femme — Tu l’as enterré assez profond, au moins, le sac ? Parce qu’avec tous ces gosses qui creusent dans le sable toute la journée…

Homme — Ne t’inquiète pas, j’ai fait un grand trou.

Femme — Grand comment ?

Homme — Assez grand pour y enterrer un cadavre…

Elle lui lance un regard un peu inquiet. Ils s’éloignent.

Scène 2. Fin de vacances

Deux femmes arrivent et s’asseyent sur le banc. La première interpelle un enfant qu’on ne voit pas côté salle.

Femme 1 – Ne cours pas comme ça, Kevin, tu vas encore tomber !

Femme 2 – Ah, ces gosses…

Femme 1 – À cet âge-là, ils ont besoin de se défouler, évidemment.

Femme 2 – Surtout les garçons.

Femme 1 – Oui…

Femme 2 – C’est comme le chien, si on ne le sort pas au moins une fois par jour, le soir on ne peut pas le tenir.

Femme 1 – Mon mari, c’est pareil.

Femme 2 – Attention de ne pas salir ta robe, ma chérie ! Tu t’es déjà changée trois fois depuis ce matin.

Femme 1 – Heureusement qu’ils retournent à l’école demain.

Femme 2 – Ne m’en parle pas, je n’en peux plus.

Femme 1 – Hier on est allés à la piscine, il a failli se noyer.

Femme 2 – Non ?

Femme 1 – J’étais en train de discuter avec le maître-nageur. Il est tombé dans le grand bain, on ne s’est aperçus de rien.

Femme 2 – Il ne sait pas encore nager ?

Femme 1 – Il faut croire que non. Pourtant ça fait déjà six mois qu’il prend des cours. Justement, j’étais en train d’en parler avec son prof de natation.

Femme 2 – Ah, oui, le maître-nageur… Il est plutôt pas mal, non ?

Femme 1 – Tu le connais ?

Femme 2 – Il donne aussi des leçons à Clara.

Femme 1 – Et quand tu dis plutôt pas mal… tu veux dire comme prof ?

Femme 2 – Aussi, oui…

Elles rient.

Femme 1 – Bref, heureusement qu’une dame était là. Elle a plongé jusqu’au fond du bassin pour le repêcher. Il était déjà tout bleu. Le maître-nageur a dû lui faire le bouche-à-bouche.

Femme 2 – Le bouche-à-bouche ? Non ? Ça donne envie de se noyer…

Elles rient encore.

Femme 1 – Kevin, enfin ! Tu peux bien lui prêter ta pelle, non !

Femme 2 – Et toi Clara, arrête de lui tirer les cheveux, aussi !

Femme 1 – Je te jure… C’est tout le portrait de son père, celui-là. Je me demande si je n’aurais pas préféré qu’il se noie… (Silence) J’ai vraiment dit ça…?

Femme 2 – Non, mais je te rassure. Moi aussi j’ai des envies de meurtre, parfois. Surtout vers la fin des vacances scolaires.

Femme 1 – Enfin, malgré tout on les adore.

Femme 2 – Bien sûr.

Femme 1 – Mais on sera quand même contentes de reprendre le travail lundi.

Femme 2 – Les vacances scolaires, c’est une invention des patrons pour que les employés aient plaisir à retourner travailler après.

Femme 1 – On dirait que ça se couvre un peu, non ?

Femme 2 – Oui… Je me demande s’il ne va pas pleuvoir.

Un temps.

Femme 1 – Qu’est-ce que tu ferais, toi, si tu gagnais au loto ?

Femme 2 – Je ne sais pas… Je me ferais refaire le nez.

Femme 1 – Le nez ? Il est très bien, ton nez. Qu’est-ce que tu lui reproches ?

Femme 2 – Il me rappelle le nez de mère. Ma mère a exactement le même nez.

Femme 1 – Et alors ?

Femme 2 – Je ne sais pas. Je ne supporte pas…

Femme 1 – Ce n’est pas plutôt ta mère, que tu ne supportes pas ?

Femme 2 – Tu crois ?

Femme 1 – Tu l’as dans le nez. Tu ne peux pas la sentir. C’est pour ça que tu veux te faire refaire le nez.

Un temps.

Femme 2 – Et toi ? Qu’est-ce que tu ferais si tu trouvais un sac rempli de billets de 500 euros.

Femme 1 – J’irais faire de la monnaie. Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec des billets de 500 euros. Déjà quand j’ai un billet de 50, je ne sais pas quoi en faire.

Femme 2 – On a été habituées toute notre vie à compter chaque euro, à s’habiller en soldes, à comparer les prix, à économiser sur tout. Dépenser sans compter, je ne suis pas sûre qu’on saurait.

Femme 1 – Ouais… On rêve de gagner au loto, mais si on nous donnait plusieurs millions, là tout de suite, on ne saurait pas comment les dépenser.

Femme 2 – Avant d’apprendre à être riche, il faut désapprendre à être pauvre.

Femme 1 – La pauvreté, c’est un truc qui vous colle à la peau. On ne s’en débarrasse pas comme ça. Quand on a été pauvres de génération en génération depuis des siècles et des siècles… Non, l’argent, il vaut mieux laisser ça aux riches.

Femme 2 – Pour les vacances, c’est pareil. Au bout d’un moment, quand on a trop de temps devant soi, on ne sait plus quoi en faire.

Femme 1 – L’oisiveté et l’opulence, ce n’est pas des trucs qu’on t’apprend à l’école.

Femme 2 – À l’école, on t’apprend que l’oisiveté est la mère de tous les vices.

Femme 1 – Oui… Que le temps libre est la récompense de toute une vie de labeur, et qu’il est réservé aux retraités qui vont bientôt mourir.

Femme 2 – Quand ils ne meurent pas d’ennui prématurément parce qu’ils ne savent pas quoi faire de tout ce temps libre qui leur tombe dessus tout d’un coup.

Femme 1 – Ouais… À l’école on t’apprend à travailler et à compter. Rien foutre et jeter l’argent par les fenêtres, il faut être né dans une famille de milliardaires pour savoir faire ça. (Un temps) Il faudrait peut-être leur dire d’arrêter de creuser, non ? Ça commence à faire un sacré trou.

Femme 2 – Tu as raison. Ils veulent creuser une tombe, ou quoi ?

L’autre semble écouter ce que disent les enfants.

Femme 1 – Qu’est-ce qu’ils disent ? Qu’ils ont déterré un sac ?

Femme 2 – Ne touchez pas à ça, les enfants. Ça doit être dégoûtant.

Femme 1 – Va savoir… C’est peut-être un cadavre découpé en morceaux.

Femme 2 – Les enfants, ça suffit, maintenant. Vous me rebouchez ça tout de suite, et on rentre. D’ailleurs il va bientôt pleuvoir.

Les deux femmes se lèvent pour partir.

Femme 1 – On n’a rien oublié ?

Femme 2 – Tant qu’on n’oublie pas les gosses.

Scène 3. L’auteur en question

Un homme arrive, et s’assied sur le banc. Au bout d’un moment, il ferme les yeux. Une femme arrive à son tour, et s’assied à côté de lui. Sentant sa présence, il ouvre les yeux.

Homme — Pardon, je ne vous avais pas entendue arriver.

La femme sourit. Silence.

Femme — Je vous écoute…

Homme — Je pensais que vous alliez me poser une question, au moins pour commencer.

Femme — Ah oui ?

Homme — Je croyais que ça se passait comme ça. Que vous me posiez des questions.

Femme — Si vous commenciez par vous présenter.

Homme — Me présenter ? Vous voulez dire… nom, prénom, âge, qualité… comme disent les policiers ?

Femme — Vous considérez cet entretien comme un interrogatoire ? Vous auriez donc quelque chose à vous reprocher…

Homme — Là vous marquez un point.

Femme — Je ne suis pas là non plus pour marquer des points. Ce n’est pas un match. Il n’y aura pas de perdant.

Homme — D’accord.

Femme — Comment vous présenter au monde qui vous entoure ? C’est ça la question.

Homme — Puisqu’il faut bien choisir un mot, je dirais que je suis auteur. Écrivain, ce serait trop prétentieux. Les vrais écrivains, ce sont les grands romanciers. Un auteur de théâtre n’écrit que des dialogues.

Femme — Alors Shakespeare et Molière ne seraient pas de vrais écrivains ?

Homme — Les personnages de leurs pièces parlaient en vers. Moi j’écris comme on parle… Je pense que pour eux, on peut dire dramaturge. Mais dramaturge, c’est encore un peu trop sérieux pour moi.

Femme — Et pourquoi cela ?

Homme — Dans dramaturge, il y a drame. Je ne me reconnais pas dans cette appellation de dramaturge ou d’auteur dramatique. Je n’écris que des comédies. La vie est déjà assez tragique comme ça. À quoi bon en rajouter ?

Femme — Mais vous êtes un artiste ?

Homme — Je n’aime pas trop ce terme non plus. On a l’impression que l’artiste n’est pas un homme comme tout le monde, mais une sorte de medium en relation avec un au-delà dont il serait chargé de ramener quelques échos au commun des mortels. Moi je ne parle que du monde qui nous entoure. Un écrivain ou surtout un poète, c’est un artiste, peut-être. Un auteur, c’est un artisan. Et un auteur de théâtre… on peut dire que c’est un ouvrier spécialisé.

Femme — En somme, vous refusez de vous prendre au sérieux… mais vous voudriez que les autres vous prennent en considération. C’est un peu contradictoire, non ?

Homme — On ne devrait jamais faire grand cas des gens qui ont une trop haute opinion d’eux-mêmes. Les comédies se moquent d’abord des gens qui se prennent au sérieux.

Femme — Vous allez publier votre centième pièce. C’est beaucoup…

Homme — Beaucoup trop, diront certains.

Femme — Pourquoi cette boulimie d’écriture ?

Homme — J’ai toujours eu envie de raconter des histoires. Sans doute parce qu’enfant, on ne m’en a jamais racontées. Je pense que toutes ces histoires que j’invente, c’est d’abord à moi que je les raconte.

Femme — Pourtant, vous vous êtes mis à l’écriture très tardivement…

Homme — Cervantès a commencé à écrire à l’aube de la quarantaine.

Femme — Cervantès… C’est donc malgré tout un romancier que vous prenez pour modèle.

Homme — Don Quichotte est d’abord un personnage comique. Parce qu’il se prend trop au sérieux, justement. Et parce qu’il prend ses rêves pour des réalités.

Femme — Prendre ses rêves pour des réalités est une folie. Essayer de faire de ses rêves des réalités, c’est un projet raisonnable.

Homme — Faire de ses rêves des réalités, c’est l’objet de la religion comme de l’art dramatique. Et à l’église comme au théâtre, cette réalité est conditionnée par un acte de foi du public. C’est sans doute parce que l’Église considérait le théâtre comme un dangereux concurrent qu’elle a persécuté les comédiens avec autant de zèle.

Femme — Et si la réalité elle-même n’était qu’une illusion, nous ne serions vous et moi que les créatures fictives du grand metteur en scène de l’univers.

Homme — Ce qui nous ramène à Shakespeare : le monde est un théâtre.

Femme — Et nous ne faisons qu’y passer…

Elle se lève et lui tend la main. Il la saisit et se lève à son tour. Ils sortent.

Scène 4. Les moutons

Un homme arrive et s’assied sur le banc. Il sort de son sac une pelote de la laine et des aiguilles et se met à tricoter. Une femme arrive, un sourire commercial sur les lèvres, et un paquet de tracts à la main.

Femme — Bonjour monsieur, je peux me permettre de vous déranger une seconde ?

Homme — Euh… Oui.

Femme — Qu’est-ce que vous tricotez là ? C’est joli. C’est une écharpe pour votre grand-mère… ou pour votre petite-fille ?

Homme — C’est une corde pour me pendre.

Femme — Ah, oui, en laine, c’est… Pour l’hiver, c’est bien aussi.

Homme — Je travaillais dans une filature, mais l’usine a fermé il y a deux ans. Depuis je suis au chômage. Ma femme m’a quitté, j’ai dû vendre la maison et…

Femme — Bon, je n’ai pas toute la journée non plus mais… vous croyez que ce sera assez solide ?

Homme — C’est de la laine vierge. C’est très résistant, mais ça gratte un peu autour du cou. Vous voulez essayer ?

Femme — Une autre fois peut-être… Je me présente, c’est le cas de le dire, je m’appelle Marlène La Pine.

Homme — En deux mots ?

Femme — Pardon ?

Homme — La Pine en deux mots, ou lapine en un seul ? Non, parce que…

Femme — Ah, oui ! Non, euh… En deux mots.

Homme — D’accord. Et donc, vous vous présentez aux élections.

Femme — Voilà ! Vous connaissez déjà notre programme ?

Homme — Non, mais… j’ai lu votre nom sur un mur.

Femme — Vous avez vu nos affiches, très bien. Alors vous connaissez aussi notre slogan !

Homme — En fait, c’était plutôt un graffiti. Et le slogan, c’était… Avec La Pine, vous l’aurez dans le… Enfin, je n’ai pas trouvé ça très raffiné, mais bon.

Femme — Ah, non, mais c’est une épouvantable contrefaçon. Je vous rassure, mon bon monsieur. Nous, notre slogan, c’est : Avec Marlène, vous l’aurez pour cinq ans.

Homme — C’est ça… Ils avaient juste rajouté « dans le »… pour cinq ans.

Femme — Malheureusement, il y a encore des gens qui nous détestent… et vous savez pourquoi ?

Homme — Parce que vous êtes des néo-nazis ?

Femme — Parce que nous défendons les ouvriers, comme vous.

Homme — J’étais le directeur de cette filature.

Femme — Nous défendons aussi les cadres.

Homme — En fait, c’était moi le patron. J’avais hérité cette usine de mon père, qui la tenait lui-même de mon grand-père.

Femme — Ne vous inquiétez pas. Nous défendons aussi les patrons et les rentiers.

Homme — Défendre à la fois les ouvriers contre les patrons, et les patrons contre les ouvriers… c’est possible ?

Femme — C’est possible quand on récuse le concept pernicieux de la lutte des classes, qui est une invention de la gauche pour diviser le peuple de France. Nous, notre seul ennemi, c’est l’étranger. L’étranger de l’extérieur comme l’étranger de l’intérieur.

Homme — Mon grand-père était Libanais, et notre usine employait principalement des ouvriers maghrébins.

Femme — Et les moutons ?

Homme — Pardon ?

Femme — Vous filiez de la laine, non ? Les moutons, ils étaient français ?

Homme — La laine venait du Cachemire.

Femme — En ce qui concerne l’industrie, nous sommes pour le droit du sol. Tant que c’est fabriqué en France…

Homme — Eh bien maintenant, c’est fabriqué en Chine…

Elle lui glisse un tract dans la main.

Femme — Allez, je vous laisse notre programme.

Il jette un regard au tract.

Homme — Avec Marlène, vous l’aurez pour cinq ans…

Femme — Au moins, contrairement aux autres candidats, je ne fais pas de promesses que je ne pourrai pas tenir. Je compte sur vous pour dimanche ?

Homme — Si je ne me suis pas pendu avant.

Femme — Pas le jour du Seigneur, quand même… Attendez au moins lundi !

Elle s’éloigne. Il jette encore un regard au programme avec un air dubitatif, se lève et s’éloigne à son tour.

Scène 5. Pause café

Deux policiers en civil arrivent, et s’asseyent sur le banc pour boire un café dans un gobelet.

Policier 1 – Tu es sur quoi, en ce moment ?

Policier 2 – La routine. Une mère qui a laissé son gosse se noyer à la piscine.

Policier 1 – Homicide involontaire ?

Policier 2 – Acte manqué, plutôt.

Policier 1 – Et le maître-nageur, il était où ?

Policier 2 – Dans les vestiaires, avec la mère justement. Il était en train de lui apprendre le bouche-à-bouche ? (Un temps) Et toi ?

Policier 1 – Un type qui avait pris dix ans de taule pour le braquage d’un casino. On n’a jamais retrouvé le butin.

Policier 2 – Tout est devenu tellement cher. Les mecs, maintenant, quand ils braqueront une supérette, ils ne prendront pas la caisse. Ils repartiront avec des paquets de pâtes et des bouteilles d’huile.

Policier 1 – Ouais. Non, mais là je te parle d’un vrai casino. Il a dû planquer l’oseille quelque part.

Policier 2 – Et alors ?

Policier 1 – Il vient d’être libéré. On garde un œil sur lui, au cas où il aurait l’idée d’aller récupérer son fric.

Policier 2 – Combien ?

Policier 1 – Dans les cinq millions.

Policier 2 – Le gros lot.

Policier 1 – Le type a dû se dire que c’était plus sûr d’aller chercher ses gains directement au casino plutôt que de miser sur la Française des Jeux.

Silence.

Policier 2 – Pourquoi tu as choisi ce métier, toi ?

Policier 1 – Pour la paye… Non, je déconne. Je ne sais pas. Quand j’étais petit, on jouait aux gendarmes et aux voleurs. Bêtement, je me suis dit que j’aurais plus de chance de pécho avec un uniforme.

Policier 2 – Pas de bol, tu es flic en civil.

Policier 1 – C’est sûrement pour ça que je suis toujours célibataire. Et toi ?

Policier 2 – Moi je suis toujours marié. Pour l’instant…

Policier 1 – Non, je veux dire, toi, pourquoi tu as choisi la police ?

Policier 2 – Pour sauver le monde. Quand j’étais gosse, j’étais fasciné par les super héros. Comme je n’avais pas de super pouvoirs, je suis rentré dans la police. Pour avoir un flingue, au moins. Résultat, tu n’as même pas le droit de t’en servir. Même pour te suicider.

Policier 1 – On aurait dû faire maîtres-nageurs. Tu n’as pas souvent l’occasion de sauver des vies, mais au moins tu peux mater des nanas en maillots de bain toute la journée.

Policier 2 – Maîtres-nageurs, on n’avait pas le physique.

Policier 1 – C’est sûrement pour ça qu’on a fini dans la police. D’ailleurs, il va falloir qu’on y retourne.

Policier 2 – Il est dans le coin, ton braqueur de casino ?

Policier 1 – Les gardiens du square l’ont aperçu ce matin avec une complice. Ils jouaient dans ce bac à sable avec une pelle.

Policier 2 – Au moins, ils ont su garder leur âme d’enfant. On aurait mieux fait de choisir voleur plutôt que gendarme, nous aussi.

Arrive une femme, tenant un paquet de flyers à la main.

Femme — Bonjour messieurs. Vous aimez le théâtre ?

Policier 2 – On serait plutôt séries policières, mais bon…

Femme — C’est une petite comédie qui se joue dans une salle juste à côté, tous les jours sauf le lundi, le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi et le samedi.

Policier 1 – Tous les dimanches, quoi.

Femme — À 18h37 très précisément. Vous avez de la chance, c’est dans un quart d’heure.

Elle leur tend à chacun un flyer qu’ils saisissent et auquel ils jettent un coup d’œil.

Policier 1 (lisant le flyer) – Mauvaise pièce cherche bon public. C’est le titre

Femme — C’est du théâtre d’avant-garde. Genre théâtre dans le théâtre, vous voyez ?

Policier 2 – De quoi ça parle ?

Femme — C’est l’histoire d’un auteur qui s’apprête à écrire sa centième pièce et qui est paralysé par l’angoisse de la page blanche.

Policier 1 – Ça a l’air très chiant, non ?

Femme — Vous savez, moi je ne fais que distribuer les flyers.

Policier 2 – Vous ne jouez pas dedans ?

Femme — Non.

Policier 1 – Mais vous avez vu la pièce, quand même.

Femme — L’auteur ne l’a pas encore écrite. Enfin, c’est ce que j’ai cru comprendre.

Policier 2 – Donc, vous tractez pour une pièce qui n’est pas encore écrite.

Femme — Il a encore un quart d’heure…

Policier 1 – Un quart d’heure ? Pour que l’auteur écrive la pièce, que les comédiens apprennent le texte, et que le metteur en scène leur donne quand même quelques indications ?

Femme — D’un autre côté, il ne met pas la barre trop haut… Mauvaise pièce cherche bon public. J’ai presque l’impression de faire la manche.

Policier 2 – Mais vous êtes payée ?

Femme — Même pas. On m’a juste invitée à la première.

Policier 1 – Ce soir, donc.

Femme — Vous viendrez ?

Policier 2 – Pourquoi pas ?

Femme — Dites que vous venez de ma part. On vous fera une place achetée une place offerte.

La femme s’éloigne.

Policier 1 – Tu comptes vraiment y aller ?

Policier 2 – Non, mais elle avait l’air tellement désespérée.

Policier 1 – Bon, alors au boulot.

Ils se lèvent et sortent.

Scène 6. Les boules

Deux retraités arrivent, à un train de sénateur, et s’asseyent sur le banc. Ils regardent un moment devant eux en silence.

Retraité 1 – Ça va ?

Retraité 2 – Non, ça ne va pas.

Retraité 1 – Ben oui, je vois bien, ça n’a pas l’air d’aller. Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

Retraité 2 – Le monde entier s’écroule autour de nous, et tu me demandes ce qui ne va pas ?

Retraité 1 – Ah, oui… Le monde… Tu m’as fait peur. J’ai cru qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Retraité 2 – Non, non, rassure-toi, tout va bien. On est là, assis confortablement sur notre banc, comme des passagers de première classe sur le Titanic. On ne préfère ne pas savoir ce qui se passe dans la soute. Et on attend tranquillement de s’écraser contre un iceberg et de disparaître au fond des abysses.

Retraité 1 – Tu as mal dormi, c’est ça ?

Retraité 2 – Non mais tu ne comprends pas ? On vit sur un îlot de richesse, entourés par un océan de misère.

Retraité 1 – Tu as la métaphore maritime, ce matin…

Retraité 2 – Ouais.

Retraité 1 – Tu vas voter, dimanche ?

Retraité 2 – Franchement, je ne sais pas si ça vaut encore la peine.

Retraité 1 – Tu votes à gauche ou à droite ?

Retraité 2 – La gauche, la droite… Je ne sais plus très bien ce que ça veut dire. Ils font tous la même politique, de toute façon.

Retraité 1 – Personne ne va augmenter nos retraites, c’est sûr. Enfin, il reste quand même les questions de société.

Retraité 2 – Parlons-en des questions de société… J’étais prof de maths. Mon père était instituteur. Mon grand-père était républicain espagnol. La gauche que j’ai connue, elle était anticléricale. La laïcité, la libération des mœurs, le féminisme, la pilule, l’avortement… Tout ça c’était la gauche.

Retraité 1 – Simone Veil, elle était centriste.

Retraité 2 – Ouais, ben elle aurait mérité d’être de gauche. En tout cas, elle se battait contre le conservatisme religieux. Ma gauche à moi, elle bouffait du curé, parce que la religion catholique, c’était la religion des patrons. La gauche d’aujourd’hui, elle porte les valises de l’intégrisme au prétexte que cette fois, il s’agirait de la religion des opprimés. Désolé, moi je suis resté marxiste : la religion, c’est l’opium du peuple. Point barre.

Retraité 1 – Vas-y doucement, tu vas nous faire une attaque.

Retraité 2 – C’est toi qui as raison, après tout. Qu’est-ce qu’on en a à faire, nous, de tout ça ? Dans quelques années, l’interdiction de l’avortement sera rétablie dans toute l’Europe, comme elle l’est déjà aux États-Unis, les hommes et les femmes n’iront plus à la piscine ensemble, l’école publique aura disparu au profit des écoles religieuses. Mais nous on sera morts…

Retraité 1 – Tu as les boules ?

Retraité 2 – Oui, j’ai les boules.

Retraité 1 – Alors viens, on va faire une petite pétanque. Ça va te calmer, tu verras.

Ils se lèvent et s’éloignent.

Scène 7. Le banc de la discorde

Un homme et une femme arrivent. Ils regardent le banc.

Femme — Alors c’est celui-là ?

Homme — Oui, Monsieur la Maire. Je veux dire Madame le Maire.

Femme — Alors à votre avis, le plus simple, ce serait de le supprimer ?

Homme — C’est devenu le rendez-vous de tous les junkies du quartier.

Femme — Pourtant, le square est fermé la nuit, non ?

Homme — Il suffit d’enjamber la clôture, vous savez. Tous les matins, on retrouve des seringues un peu partout. On en a même trouvées dans le bac à sable. Des enfants auraient pu se piquer avec. Des mères de famille se sont plaintes à la mairie, et je vous rappelle que toute mère de famille est aussi une électrice.

Femme — D’un autre côté, c’est sur ce banc que ces mères de familles s’asseyent pour surveiller leurs enfants qui jouent dans le sable avec des seringues usagées.

Homme — Oui.

Femme — Alors si on retire le banc, où est-ce qu’elles vont poser leurs fesses ?

Homme — Ce n’est pas faux non plus.

Femme — C’est ce qu’on appelle un dilemme.

Homme — Oui.

Silence.

Femme — Vous savez comment ça s’écrit, dilemme ?

Homme — Non.

Femme — Moi non plus. Il faudra que je vérifie ça en rentrant. C’est un mot que j’emploie souvent en ce moment. Si un jour j’avais l’occasion de l’écrire…

Homme — Oui.

Femme — Bon, qu’est-ce qu’on fait ? On laisse le banc, les junkies continuent à l’utiliser pour se shooter, et les mères de familles continuent à flipper que leurs gosses chopent le sida. Ou on supprime le banc, et plus personne ne peut s’asseoir.

Silence.

Homme — Ou alors, on ajoute un deuxième banc.

Femme — Un deuxième banc ?

Homme — Pour les junkies.

La femme regarde le banc, puis regarde l’homme.

Femme — Ce n’est pas con.

Homme — Merci.

Femme — Mais qu’est-ce qui nous dit que chacun ira sur le banc qui lui est réservé ?

Homme — On met un panneau.

Femme — Un panneau ? Genre… « Banc réservé pour les junkies » ? On viendrait d’inventer la salle de shoot en plein air. Pas sûr que tous nos administrés voient ça d’un bon œil.

Homme — On n’a qu’à faire le contraire. Sur ce banc-là, on met « Banc réservé aux parents accompagnés de leurs enfants ».

La femme réfléchit.

Femme — Monsieur le Premier Adjoint, vous êtes un génie.

Homme — Merci Madame la Mairesse.

Ils s’asseyent tous les deux sur le banc.

Femme — C’est vrai que ç’aurait été dommage de le supprimer, ce banc. (Elle sort de sa poche un pétard.) Un petit pétard ?

Homme — Allez…

Elle allume le pétard, tire un peu dessus, et le passe à l’autre.

Femme — Il n’y a plus qu’à espérer que les junkies n’auront pas l’idée de venir se shooter avec leurs enfants…

Il la regarde, perplexe. Ils se lèvent et sortent.

Scène 8. Rendez-vous galant

Un homme arrive. Il hésite, regarde autour de lui, jette un coup d’œil à sa montre, et finit par s’asseoir. Une femme arrive.

Femme — Bonjour. Vous êtes bien…

Il se lève.

Homme — Oui. Excusez-moi, je suis un peu en avance.

Femme — Moi aussi.

Homme — Asseyez-vous, je vous en prie.

Ils s’asseyent tous les deux. Silence embarrassé.

Femme — Un rendez-vous dans un square, sur un banc public… C’est original.

Homme — Oui. C’est… C’est à cause de la chanson…

Femme — La chanson…?

Homme — La chanson de Brassens. Vous savez… Les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics.

Femme — Ah oui… Enfin, on n’en est pas encore là.

Homme — Non, bien sûr… Excusez-moi…

Femme — Non mais c’est très romantique. D’ailleurs… vous avez une petite gueule bien sympathique.

Homme — Merci.

Silence.

Femme — C’est curieux, on ne se connaît pas et… je n’ai même pas envie de vous poser des questions.

Homme — Moi non plus.

Femme — J’ai l’impression de savoir déjà tout ce que j’ai besoin de savoir sur vous.

Homme — Moi aussi. C’est étrange, en effet.

Un temps.

Femme — Vous imaginez ? Un homme et une femme se rencontrent. Ils ne se posent aucune question sur leur passé. Et ils passent le restant de leur existence ensemble, comme si leur vie avait commencé ce jour-là.

Homme — Sans qu’aucun d’eux ne sache d’où vient l’autre et ce qu’il a fait avant.

Femme — C’est possible, vous croyez ?

Homme — Quand on vit ensemble, on finit toujours par tout savoir l’un sur l’autre, non ?

Femme — Alors il faudrait ne pas vivre ensemble.

Homme — Ne pas vivre ensemble ?

Femme — Disons qu’ils se retrouvent tous les jeudis à la même heure, sur le même banc. Ils passent un moment ensemble, et ensuite chacun repart de son côté.

Homme — Sans qu’aucun d’eux ne raconte rien sur sa vie personnelle ?

Femme — Rien.

Homme — Mais ils s’aiment ?

Femme — Ah oui, quand même.

Homme — Non, parce que sur un banc…

Femme — Pour faire des galipettes, il y a toujours les fourrés à côté.

Homme — Oui, c’est… C’est très romantique.

Femme — Ça pourrait être le sujet d’un roman, non ?

Homme — C’est vrai, c’est très romanesque.

Femme — Mais…?

Homme — Un homme et une femme qui ne savent rien l’un sur l’autre, et qui se rencontrent furtivement dans un parc une fois par semaine pour faire des galipettes dans les fourrés…

Femme — Vous avez raison, ça ressemble beaucoup à une passe entre une prostituée et un habitué au Bois de Boulogne ou ailleurs.

Homme — Oui…

Silence.

Femme — En venant, j’ai repéré un petit hôtel pas très loin…

L’homme se lève précipitamment.

Homme — Allons-y.

Elle se lève à son tour. Ils sortent.

Scène 9. Sans logis

Une SDF arrive, et s’installe sur le banc. Un autre SDF arrive.

Le SDF — Eh, c’est mon banc !

La SDF — Ton banc ?

Le SDF — Parfaitement.

La SDF — C’est un banc public, comment ça pourrait être ton banc ?

Le SDF — Tu es nouvelle, toi, non ?

La SDF — Pourquoi ?

Le SDF — Tu ne connais pas les règles.

La SDF — Quelles règles ?

Le SDF — Les règles. La loi de la rue.

La SDF — Qui est-ce qui les a inventées, ces règles ? Toi ?

Le SDF — Non.

La SDF — Pourquoi il serait à toi, ce banc.

Le SDF — Ben… Parce que je dors dessus depuis une semaine, déjà.

La SDF — Il y en a plein, des bancs, dans ce square. Et le square est fermé pour la nuit. Tu n’as qu’à en prendre un autre.

Le SDF — Ouais, mais je suis habitué à celui-là.

La SDF — Je te trouve bien casanier, pour un SDF.

Le SDF — Casanier ? Moi ?

La SDF — Tu ne sais pas ce que ça veut dire, c’est ça ?

Le SDF — Non.

La SDF — Allez, assieds-toi, va. J’en prendrai un autre de banc, si tu tiens tellement à celui-là.

Le SDF hésite un instant, puis s’assied.

Le SDF — Tu verras, quand on n’a plus de chez soi, les habitudes, c’est tout ce qui nous reste.

La SDF — J’espère ne pas m’habituer à dormir dehors.

Le SDF — On dit tous ça. Au début… Ça fait combien de temps que tu es dans la rue ?

La SDF — Je ne sais pas… Un mois. Et toi ?

Le SDF — Moi, je ne sais plus. Quinze ans. Vingt ans. La rue, c’est comme la prison. Sauf que tu es enfermé dehors.

La SDF — Je sors de prison. Crois-moi, je préfère être dehors. Tu es déjà allé en taule, toi ?

Le SDF — Non.

La SDF — Ça ne m’étonne pas. Tu as une bonne tête.

Le SDF — Des fois je préférerais avoir une sale gueule. Pour se faire respecter, dans la rue, c’est mieux. (Un temps) Il n’y avait personne qui t’attendait, à ta sortie de prison ?

La SDF — J’avais déjà du mal avec ma famille avant… Quand tu as fait de la taule, tu es comme un pestiféré, les gens préfèrent t’éviter. Pourtant la prison, ce n’est pas contagieux.

Le SDF — Qu’est-ce que t’avais fait pour aller en taule ?

La SDF — Mon patron me collait un peu trop. Je lui ai tranché la carotide avec un cutter.

Le SDF — Avec un CV comme ça, ça ne va pas t’aider à retrouver du boulot.

La SDF — Je descends dans le sud pour faire les vendanges. Heureusement, l’agriculture manque de bras, alors ils ne sont pas trop regardants. Au moins je serai logée.

Le SDF — Le temps des vendanges, en tout cas.

La SDF — Tu ne veux pas venir avec moi ?

Le SDF — Le travail, je n’ai plus l’habitude. Pour aller bosser le matin, il faut avoir dormi dans un lit.

La SDF — Là-bas, ils te fileront un lit.

Le SDF — Je ne suis pas sûr de savoir encore dormir dans un lit. Méfie-toi. Pour l’instant la rue est à toi. Quand tu auras oublié comment dormir dans un lit, là tu seras vraiment à la rue.

La SDF — Je te laisse ton banc.

Le SDF — Merci.

Elle s’éloigne. Il la regarde partir, semble hésiter, puis se lève à son tour.

Le SDF — Attends…!

Il sort.

Scène 10. Les gens

Un homme arrive, très bien habillé, avec un haut-de-forme, suivi d’un autre en costume de chauffeur, avec une casquette.

Chauffeur — Que monsieur ne s’inquiète pas, le dépanneur va venir pour la Rolls, et une voiture est en route pour nous ramener au château.

Milliardaire — Merci mon brave.

Le chauffeur nettoie le banc avec un mouchoir.

Chauffeur — Si monsieur veut bien s’asseoir.

Le milliardaire s’assied et jette un regard autour de lui.

Milliardaire — Tout ça est très pittoresque… Mais où sommes-nous, exactement ?

Chauffeur — Très exactement… nous sommes à l’angle de la rue de la Paix et de la rue…

Milliardaire — Non, je veux dire, cet endroit, c’est quoi ?

Chauffeur — C’est un square, monsieur.

Milliardaire — Un square ?

Chauffeur — Un jardin public.

Milliardaire — Vraiment ?

Chauffeur — Je me suis dit que pour attendre la voiture, ce serait mieux que dans la rue ou dans un café. C’est un quartier très populaire, vous savez. Les gens comme eux ne sont pas habitués à voir des gens comme vous.

Milliardaire — Des gens comme moi…?

Chauffeur — Des personnes de votre condition.

Milliardaire — Nous aurions pu rester incognito. Ils ne sont pas supposés savoir que je suis baron, et à la tête de la cinquième plus grosse fortune d’Europe.

Chauffeur — Croyez-moi, monsieur ne serait pas passé inaperçu.

Le milliardaire regarde à nouveau autour de lui.

Milliardaire — Un jardin public…

Chauffeur — Comme le jardin du château de monsieur, mais ouvert à tout le monde.

Milliardaire — Mais je ne vois pas de château…

Chauffeur — Le château, c’est… la mairie.

Milliardaire — D’accord.

Chauffeur — Les gens viennent là avec leurs enfants pour prendre un peu l’air.

Milliardaire — Ah, oui… Les gens…

Chauffeur — Quand ils ne travaillent pas, évidemment.

Milliardaire — Bien sûr. C’est assez propre, quand même. Et… ce sont les gens eux-mêmes qui l’entretiennent, n’est-ce pas ? On appelle ça des jardins ouvriers, je crois.

Chauffeur — Euh… Non monsieur. Les jardins ouvriers, c’est pour faire pousser des légumes. Ici c’est un jardin public. C’est entretenu par les jardiniers de la mairie.

Milliardaire — Je vois. Et les gens viennent ici pour se reposer.

Chauffeur — C’est cela. Pour reconstituer leur force de travail, comme dit Marx.

Milliardaire — Je vous demande pardon ?

Chauffeur — Karl Marx, monsieur. Pour Marx, le travail est une marchandise. Et sa valeur est équivalente à la valeur de l’ensemble des biens matériels et immatériels nécessaires à sa reproduction. C’est-à-dire non seulement le logement et la nourriture, mais aussi les quelques distractions indispensables pour éviter que le prolétaire tombe dans la dépression et se laisse tenter par le suicide.

Milliardaire — Je vois… Du pain et des jeux, comme disait Jules César…

Chauffeur — Oui, si monsieur préfère. Mais si monsieur me permet, le phénomène de la lutte des classes, qui conduit inéluctablement à la dictature du prolétariat, est beaucoup mieux analysé dans Le Capital.

Milliardaire — Vous avez donc lu Le Capital ?

Chauffeur — Pas vous, monsieur ?

Milliardaire — Ma foi non, je l’avoue…

Chauffeur — J’en ai toujours un exemplaire dans la Rolls. Comme je passe beaucoup de temps à attendre monsieur, j’en profite pour m’instruire. C’est mon livre de chevet, comme on dit. Pour certains c’est la bible, pour moi c’est Le Capital.

Milliardaire — Mais dites-moi, mon brave… Vous avez lu Le Capital d’accord… mais vous ne seriez pas marxiste tout de même ?

Chauffeur — Si monsieur.

Milliardaire — Vous Karim, en plus d’être musulman, vous êtes marxiste ?

Chauffeur — Oui monsieur.

Le milliardaire le regarde avec un air perplexe.

Milliardaire — Ça ne fait rien, je vous garde quand même.

Chauffeur — Merci, monsieur…

Le portable du milliardaire sonne et il répond.

Milliardaire — Ah, ma chère, c’est vous. Il nous arrive une histoire absolument rocambolesque. La Rolls a pété une durite au beau milieu d’une cité, et nous avons dû nous réfugier dans un square… Un square, ma chère. Un jardin public, si vous préférez. (Plus bas) Mais dites-moi, très chère, vous saviez que notre chauffeur était marxiste ? Non, non, bien sûr, ça ne me dérange pas, mais… vous auriez pu m’en informer tout de même. Bon, on en reparle tout à l’heure, d’accord ?

Le portable du chauffeur sonne aussi, et il répond.

Chauffeur — OK, merci… (Au milliardaire) Votre voiture vous attend, monsieur.

Ils se lèvent pour partir.

Milliardaire — Très bien, alors allons-y… Mais finalement, cette aventure aura été très cocasse, n’est-ce pas ?

Chauffeur — Oui, d’ailleurs, ça me rappelle un film…

Milliardaire — Un film ? Quel film ?

Chauffeur — Un film avec Louis De Funès, monsieur.

Milliardaire — Ne me dites pas qu’en plus d’être musulman et communiste, vous êtes aussi cinéphile ?

Ils sortent.

Scène 11. Les jetons

Les deux malfrats de la première scène reviennent.

Homme — Cette fois, ils sont tous partis.

Femme — Le square est fermé, il fait nuit. On ne devrait pas être là.

Homme — Quoi, tu as les jetons ?

Femme — Ce n’est pas bien légal, ce qu’on est en train de faire.

Homme — Qu’est-ce qui n’est pas légal ? Enjamber la grille d’un square ou déterrer un sac de fric volé dans un casino ?

Femme — Enfin, si tu dis que c’est là.

Homme — C’est là, je te dis. Vas-y creuse…

La femme sort sa pelle de son sac.

Femme — OK.

Noir. Lumière.

Ils regardent un sac posé sur le banc.

Homme — Je t’avais bien dit que c’était là.

Femme — Tu avais raison.

Homme — Ben vas-y, ouvre-le.

Femme — Ici, tu crois ?

Homme — On peut toujours jeter un coup d’œil

La femme ouvre le sac avec fébrilité. Elle a l’air surprise de ce qu’elle voit. Elle sort une poignée de jetons de casino.

Femme — Qu’est-ce que c’est que ça ?

Homme — Ben c’est ce que j’ai ramassé au casino.

Femme — Des jetons ?

Homme — Des jetons, oui. Mais tu sais qu’il y en a pour une fortune, là-dedans.

Femme — Des jetons ? Tu as volé des jetons ?

Homme — On peut toujours aller les changer à la caisse, non ?

Femme — Ouais… On peut aussi voler un caddy dans un supermarché avant que celui qui l’a rempli ne soit passé à la caisse

Homme — Le croupier avait déclenché l’alarme. C’est tout ce que j’ai eu le temps de ramasser. J’entendais déjà les sirènes de police.

La femme regarde le sac avec perplexité, avant de lever les yeux sur l’homme.

Femme — Oui… Là je peux dire qu’avec toi, j’ai touché le gros lot.

Homme — Je pensais qu’on pourrait les changer à la caisse…

Un temps.

Femme — Il y a encore un truc qui m’échappe.

Homme — Quoi ?

Femme — Si tu n’as volé que des jetons, pourquoi tu as pris dix ans de taule ?

Homme — Je ne sais pas… Dans les journaux, le patron du casino a dit qu’on lui avait volé plusieurs millions.

Femme — Je vois… Il a dû déclarer qu’on lui avait volé le contenu de la caisse et il s’est fait rembourser par l’assurance.

Homme — Il y a des gens malhonnêtes, je te jure.

Femme — Ouais…

Homme — Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Femme — Avec tout ça, le patron du casino, lui, il a doublé sa mise. Si tu lui ramènes ses jetons, il acceptera peut-être de te les reprendre à moitié prix en échange de ton silence.

Homme — Tu crois ?

Femme — On peut toujours essayer.

Ils sortent.

Les deux policiers reviennent, et s’arrêtent un instant devant le banc

Policier 1 – Je n’ai rien compris, et toi ?

Policier 2 – Le théâtre d’avant-garde, tu sais.

Policier 1 – En même temps, on n’a payé qu’une place sur deux.

Arrive la femme qui précédemment leur a distribué des flyers.

Femme — Alors, ça vous a plu ?

Policier 2 – Oui, c’était pas mal…

Policier 1 – Alors comme ça, c’était sa centième pièce ?

Femme — Oui, il paraît.

Policier 2 – C’est vrai que pour sa centième, il aurait pu se fouler un peu plus.

Femme — Ouais…

Policier 1 – Vous venez prendre un verre avec nous ? On vous invite…

Femme — Pourquoi pas ?

Policier 2 – Allons-y.

Policier 1 – Et sinon, à part du théâtre, vous faites quoi dans la vie ?

Ils sortent.

Noir.

Fin.

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