Analyse de la pièce Déjà vu

Couverture de la pièce Déjà vu de jean-Pierre Martinez

Avec Déjà vu, le théâtre s’aventure dans une zone où l’intime n’est plus seulement un espace psychologique, mais un terrain de résonances symboliques. Le point de départ apparaît réaliste bien que très inhabituel : un homme et une femme qui ne semblent pas se connaître se rencontrent dans un hôtel à la veille de leur suicide assisté respectif, et engagent une forme de flirt. Mais dès la deuxième scène, ces deux personnages, et les spectateurs avec eux, sont projetés dans un univers parallèle clairement dystopique. Dans Déjà vu, ce qui se passe ressemble à ce qui a déjà été vécu, ce qui se dit semble avoir été prononcé ailleurs, et les gestes eux-mêmes paraissent empruntés à une scène plus ancienne. Cet empilement du familier et de l’insolite est caractéristique de la rhéthorique spécifique à la comédie symboliste intimiste, le quotidien servant de matière à une interrogation métaphysique sur l’identité, le temps, l’espace, et la mémoire.


1 – Analyse de la pièce Déjà vu

L’énoncé repose sur un paradoxe : les personnages cherchent à clarifier ce qu’ils vivent, mais chaque tentative les renvoie à la sensation d’avoir déjà traversé cette expérience. L’intrigue n’avance pas par rebondissements ou révélations, mais par retours, glissements, reprises. C’est moins une enquête policière qu’une quête existentielle : la pièce explore la manière dont nos relations intimes les plus proches se construisent sur des schémas individuels tellement liés à l’inconscient collectif qu’ils semblent avoir déjà été expérimentés. Le comique naît alors de cette répétition légèrement décalée et de cette confusion entre le présent et le souvenir qu’on appelle précisément l’impression de « déjà-vu ». Le rire surgit dans la prise de conscience que l’expérience intime n’est jamais entièrement neuve, et qu’elle rejoue à l’infini ce qu’elle croit inventer pour la première fois.

L’énonciation accentue cet effet de mise en abyme. Les dialogues, souvent simples et épurés, fonctionnent comme des échos : une phrase répond à une autre qui semblait l’anticiper, une émotion éclôt avant d’être justifiée, une image revient comme un refrain discret. La scène devient un espace de résonances plutôt que d’actions, un lieu où la profondeur symbolique se construit par le tissage des voix et des silences. Rien n’est spectaculaire : l’écriture privilégie la subtilité, la suggestion, la vibration plutôt que la démonstration. Le décor participe à cette atmosphère de dédoublement : un espace familier, semblant néanmoins légèrement décalé par son caractère outrageusement conventionnel, comme si ce réel fantomatique constituait aussi le reflet de lui-même.

La connotation conduit la pièce vers un questionnement plus universel : que faire de notre passé ? Comment les relations intimes se réinventent-elles, ou se répètent-elles, malgré nous ? Déjà vu aborde avec humour la difficulté d’être soi dans un monde que l’on croit reconnaître, la tentation de s’enfermer dans ses propres récits, ou au contraire de vouloir en sortir. Le rire se fait ici presque métaphysique et mélancolique : il interroge notre incapacité à saisir ce qui est vraiment propre à l’instant présent dans notre existence singulière, et ce qui n’est que l’écho légèrement déformé d’un éternel recommencement.

Déjà vu illustre pleinement la comédie symboliste intimiste : un théâtre où l’apparente simplicité des situations masque une réflexion métaphysique sur le sens de l’existence et sur la notion même d’identité, le comique servant à désamorcer le caractère tragique de cette quête impossible de sens.

2. Analyse dramaturgique

Déjà vu repose sur un déplacement dramaturgique en deux temps : un premier tableau construit comme un huis clos feutré, presque mondain, où les personnages semblent flotter entre lucidité et amnésie ; puis un second tableau qui introduit une rupture radicale, faisant basculer le réalisme vers une dimension fantastique et dystopique. Ce passage du palace à l’appartement marque le passage d’une incertitude psychologique à une perturbation ontologique : les protagonistes ne doutent plus seulement de leur mémoire, mais de leur existence elle-même.
La pièce s’inscrit dans une tradition de comédie métaphysique où la légèreté apparente masque une inquiétude profonde : la possibilité que notre identité soit interchangeable, reproductible, ou pire, remplaçable. En multipliant les doubles, Martinez transforme l’espace scénique en laboratoire où s’expérimentent des variations sur le soi, le couple et la continuité du réel.

Caractérisation des personnages

Dans le premier tableau, la situation semble au départ très réaliste : celle d’un flirt entre un homme et une femme, mais leur identité vacille. Ils semblent se reconnaître sans certitude, comme s’ils rejouaient une scène déjà vécue. Leurs échanges dessinent des personnalités incomplètes, marquées par l’oubli.
Dans le second tableau, ils incarnent les doubles d’un couple banal et deviennent une menace à la fois physique et symbolique . Copie conforme mais parfois plus assurée, plus mobile, voire plus ajustée, chaque double devient une version alternative de l’original, révélant ses fragilités.
Ainsi, le système des personnages fonctionne comme un miroir, où chaque figure renvoie l’autre à son propre vertige identitaire.

Portée de l’œuvre

Déjà vu interroge notre rapport contemporain à l’identité dans un monde où la duplication, la simulation et l’autoréférence se sont imposées comme normes : réseaux sociaux, avatars numériques, versions optimisées de soi. En matérialisant le double, la pièce donne forme au malaise profond d’une époque obsédée par l’amélioration permanente et la reproduction infinie.
Elle questionne aussi le couple comme espace fragile où l’image que l’autre a de nous conditionne notre propre perception. Que reste-t-il du lien si une copie, plus performante, prend notre place ?
Enfin, la pièce propose une réflexion métaphysique : l’existence est-elle unique ou réplicable ? Le « moi » est-il une construction stable ou une illusion fragile, susceptible de se diviser et de se perdre ?
En mêlant humour et vertige, Déjà vu offre une comédie subtile sur la dissolution du sujet et sur les limites du réel.


Métadonnées

Auteur de l’analyse
Jean-Pierre Martinez
Type d’analyse
Analyse d'une œuvre
Mots-clés
Théâtre contemporain français, Comédie métaphysique, Double et duplication, Théâtre de l’absurde, Identité et altérité, Dramaturgie de l’inquiétante étrangeté, Mondes parallèles, Temporalité fracturée, Dystopie intime, Comédie existentielle, Théâtre et mémoire, Dramaturgie du vertige, Répétition et déjà-vu, Corps et dédoublement, Théâtres de la perception

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