
Dans Préhistoires grotesques, la société contemporaine est représentée par le biais d’une allégorie symbolique et volontairement… grotesque. L’intrigue paraît d’abord simple : un groupe d’individus passablement frustes se trouve confronté à des problématiques de survie dans un environnement archaïque semblant appartenir à une préhistoire dystopique. Ce monde fictif fait cependant habilement écho aux réalités de notre société contemporaine, y compris dans sa vision un peu caricaturale de ses lointaines origines. Très vite, le surgissement dans cette préhistoire imaginaire de personnages relevant de la modernité montre au spectateur qu’on est bien dans une fable existentielle, et non dans un simple récit d’heroic fantasy à la sauce préhistorique. Ce décalage entre un monde supposément évolué et des attitudes très primitives constitue le moteur de cette comédie symboliste sociétale, où chaque scène renvoie moins à une intrigue classique qu’à une parabole sur l’Humanité.
1. Analyse de la pièce Préhistoires grotesques
L’énoncé évolue ainsi par tableaux constituant autant de « petites mythologies » du quotidien. Qu’il s’agisse de luttes d’ego, de rivalités absurdes, de rituels sociaux ou de tensions internes au groupe, chaque situation fonctionne comme un symbole révélant une vérité plus profonde. Le comique naît du contraste entre ce que certains des personnages croient être (des êtres civilisés, rationnels, modernes) et ce que leurs actes donnent à voir (des comportements primaires, instinctifs, souvent dérisoires). L’humour tient à ce renversement axiologique à la suite duquel les êtres les plus primaires, au-delà de leurs habitudes a priori choquantes (comme l’anthropophagie) apparaissent finalement plus humains que ceux qu’on avait d’abord présentés comme plus civilisés. Une critique à peine voilée de la civilisation moderne et de son évolution vers une barbarie aux dehors policés.
L’énonciation accentue ce traitement symbolique en stylisant les scènes. Les dialogues, elliptiques ou décalés, évoquent davantage des archétypes que des individus dotés d’une profondeur psychologique. Le décor lui-même, peu spécifié dans son détail, apparaît comme un espace abstrait et intemporel où se rejouent des invariants humains. Cette mise à distance permet au spectateur de reconnaître des dynamiques universelles. Il ne s’agit pas de représenter la société telle qu’elle est, mais telle qu’elle se symbolise à travers ses propres contradictions.
La connotation inscrit clairement la pièce dans le genre de la satire. En montrant des individus contemporains prisonniers de comportements archaïques, Préhistoires grotesques interroge notre rapport à la modernité et la notion très questionnable de « progrès » en matière d’humanisme. Le grotesque joue ici un rôle essentiel : il exagère ce qui existe déjà, soulignant avec humour la part de barbarie dans nos institutions, nos habitudes et nos réflexes sociaux. Le comique devient un moyen pour dévoiler ce que la vie quotidienne tend à masquer : notre tendance à rejouer indéfiniment les vieux scénarios de l’humanité.
Préhistoires grotesques incarne ainsi la comédie symboliste sociétale, dans laquelle la société n’est pas décrite de façon réaliste mais décryptée à travers un ensemble de figures, de motifs et de symboles.
2. Analyse dramaturgique
La pièce repose sur un principe d’anachronisme structurel qui permet de superposer deux conceptions du monde : la préhistoire mythifiée et une modernité hautement technicisée. Martinez exploite le potentiel comique du décalage pour révéler les mécanismes de domination culturelle. Le premier acte installe un réalisme grotesque où la survie quotidienne — manger, chasser, bricoler, enterrer — s’entrelace avec une pensée rudimentaire mais cohérente. La dramaturgie se métamorphose à l’arrivée des Nandertals, figures inversées du progrès : civilisés en apparence, mais prédateurs cyniques.
La pièce fonctionne comme une fable évolutive : chaque changement de décor marque une mutation dans le rapport de force, jusqu’au basculement final où les Sapionces, “espèce inférieure”, deviennent paradoxalement l’héritière d’un monde post-apocalyptique. L’humour noir sert de révélateur : sous la farce, c’est la mythologie du progrès qui s’effondre.
Caractérisation des personnages
Sapionces
Ils incarnent un archétype de clan primitif : rôles fonctionnels, simplicité des besoins, structure patriarcale brouillonne. Leurs défauts — naïveté, maladresse, crédulité — deviennent source de comique, mais aussi de tendresse. Chacun incarne une fonction sociale (chef, chasseur, artiste, cuisinière), permettant une lecture anthropologique.
Nandertals
Edouard et Jacqueline sont les figures inversées : polis, modernes, ironiques… et profondément violents. Ils rejouent le rôle des colonisateurs “civilisés” qui observent leurs voisins avec condescendance, les consomment au sens propre comme au figuré, et les domestiquent. Leur langage sophistiqué contraste avec leur brutalité culturelle.
Dynamiques relationnelles
La relation Nandertals / Sapionces rejoue les rapports hiérarchiques de domination, de folklorisation et de consommation de l’autre. La violence symbolique se mêle au grotesque, créant un espace à la fois ludique et critique.
Structure et dynamique narrative
La structure suit une progression en cinq actes, chacun apportant un renversement :
- Acte I : exposition du clan, accident de chasse, déséquilibre initial ;
- Acte II : gestion collective du crime, premières rumeurs de conflit ;
- Acte III : diplomatie absurde et irruption des Nandertals ;
- Acte IV : renversement : domestication des Sapionces, satire sociale moderne ;
- Acte V : extinction des Nandertals, retour cyclique de la préhistoire.
La dynamique repose sur une amplification du grotesque : cannibalisme justifié, propositions absurdes, violence policée, inversion des rôles. Le récit crée un continuum où la frontière entre progrès et régression disparaît, révélant l’instabilité des modèles civilisationnels.
Portée de l’œuvre
Au-delà du rire, Préhistoires grotesques déploie une réflexion sur les mythes occidentaux de l’évolution et sur la prétendue supériorité culturelle. En montrant les “civilisés” commettre des actes plus barbares que les “primitifs”, la pièce inverse les perspectives et dénonce le biais ethnocentriste qui traverse l’histoire humaine.
Le texte questionne également la domestication : qui civilise qui ? qui consomme qui ? Le rapport humain/animal devient un prisme pour dénoncer la marchandisation du vivant.
Enfin, l’extinction des Nandertals devant la télévision suggère une critique ironique du vide culturel contemporain, où le progrès technique ne garantit en rien la survie symbolique d’une espèce.
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