Dans son essai Aspects du Roman publié en 1927, le romancier britannique E.M. Forster (Une chambre avec vue, Retour à Howards Ends) propose la distinction :
- Flat characters (personnages « plats ») : simples, prévisibles, immuables…
- Round characters (personnages « ronds » : complexes, imprévisibles, évolutifs…
Cette typologie opposant des personnages stéréotypés et des personnages dotés d’une psychologique sophistiquée, encore en vogue dans les milieux universitaires aujourd’hui, apparaît comme rudimentaire même pour décrire l’écriture romanesque, et ne rend absolument pas compte de la diversité des personnages au théâtre.
Cette opposition est notamment inopérante pour décrire les personnages de tragédie qui, de par leur relative complexité, ne peuvent être réduits à des « flat characters » (comme les personnages de la commedia dell arte ou même ceux des comédies de Molière), mais qui restent néanmoins prévisibles et immuables de par le trait de caractère principal qui les définit (le sens de l’honneur, par exemple), trait distinctif qui par ailleurs les conduit inexorablement à une fin funeste.
Il nous semble donc nécessaire, pour rendre compte de la diversité des personnages au théâtre, de revenir à notre typologie des genres théâtraux :
Le personnage réaliste
Le personnage réaliste se définit avant tout par sa psychologie. Que cette psychologie soit simple ou complexe, elle le conduit à adopter un comportement relativement imprévisible face aux imprévus auquel il est confronté. C’est cette imprévisibilité même qui fait le charme de la comédie, de la comédie dramatique ou même du drame. Le spectateur ne sait jamais vraiment si cela se terminera bien ou mal, ou du moins il feint de ne pas le savoir, afin de vivre l’histoire au plus près du personnage auquel il s’identifie.
Le personnage symboliste
Le personnage symboliste au contraire se définit moins par sa psychologie que par ses valeurs, qui le conduisent à adopter face au dilemme auquel il est confronté une attitude prévisible. C’est ce comportement attendu face à un destin écrit à l’avance qui fait l’intérêt du théâtre symboliste. Qu’il s’agisse d’un conte de fées ou d’une tragédie absolue, le spectateur sait à l’avance que cela se terminera bien ou mal. L’intérêt ne vient pas de l’incertitude de l’issue, mais de l’admiration portée à des personnages exemplaires de par les valeurs qu’ils portent et qu’ils défendent au prix de leur propre vie.
Le personnage surréaliste
Le personnage surréaliste, en opposition au personnage réaliste, tout en gardant une profondeur psychologique et un comportement logique, devient le jouet du monde absurde dans lequel il est projeté. D’abord mu par la rationalité, il sombre dans la folie à mesure qu’il s’enfonce un univers fantastique et irrationnel. Le plaisir du spectateur est alors d’observer avec quelque cruauté un personnage ordinaire se débattre avec un environnement devenu complètement anormal.
Le personnage objectiviste
Le personnage objectiviste ne se définit ni par sa psychologie ni par ses valeurs mais seulement par son comportement mécanique décrit minutieusement et observé avec détachement. Ce type de personnage schématique reste plus ou moins imperméable à ce qui lui arrive, qui par ailleurs peut relever de l’insignifiant. Ces personnages à peine esquissés n’existent que dans la mesure où ils participent objectivement de la situation insolite dans laquelle ils sont impliqués, que le spectateur est invité à observer tel un laborantin regardant des rats placés dans un labyrinthe pour savoir comment ils vont bien pouvoir s’en sortir.
On le voit, dans cette typologie, le personnage ne préexiste pas à l’histoire et au récit. Il est défini par le genre théâtral dans lequel il est impliqué.
Cette typologie reste cependant très générale, et on proposera aussi ici un classement des personnages en termes de rôles sociaux, constituant ce que l’on appelle en sémiotique des motifs (figures impliquant des micro-récits attendus). Le rôle du « mari » par exemple suggère immédiatement toute une série d’intrigues possibles, traditionnellement liés à la scène au thème de l’adultère. Chaque métier (médecin, notaire, peintre…), également, suggère un décor spécifique et des histoires particulières selon la logique de l’univers convoqué et par référence à une intertextualité avec laquelle le spectateur est plus ou moins familier.
