Brèves de coulisses – texte intégral

Brèves de coulisses – texte intégral de la pièce de Jean-Pierre Martinez, disponible gratuitement à la lecture sur Universcenic.

Scène 1. Alimentaire

Un personnage (homme ou femme) est là. Son téléphone sonne, il prend l’appel.

Un — Oui, Cindy… Qui ça ? Ah, oui, je l’avais oublié, celui-là. Quel emmerdeur… Non, non, faites-le entrer, sinon il ne va jamais me lâcher…

Un temps pendant lequel il consulte l’écran de son portable. Un autre personnage arrive (également de sexe indifférent).

Un — Ah, cher ami ! Entrez, entrez, je vous en prie.

Deux — Merci de me recevoir comme ça, à l’improviste.

Un — Mais je suis votre agent, après tout. Ma porte est toujours ouverte…

Deux — Ça fait trois semaines que je sollicite un rendez-vous. Sans succès…

Un — Désolé. Je suis très occupé ces temps-ci.

Deux — Alors j’ai décidé de venir. Sans rendez-vous.

Un — Mais vous avez très bien fait. Ça fait un moment qu’on ne s’était pas vu, non ?

Deux — En effet.

Un — Je crois que la dernière fois c’était… Non, je ne me souviens plus du tout en fait…

Deux — Ce n’était pas à l’enterrement de cet acteur qui est mort de faim après avoir vainement attendu pendant trois ans que son agent lui trouve un petit rôle ? Même alimentaire…

Un — Toujours le mot pour rire. Je suis content de voir que vous n’avez pas perdu votre sens de l’humour.

Deux — Je ne sais pas si ça va durer, je vous préviens.

Un — Alors ? Quel bon vent vous amène ?

Deux — Quel bon vent m’amène ? Ça fait des mois que vous m’avez promis un rôle au cinéma. J’attends toujours…

Un — En ce moment, c’est difficile. C’est la crise, vous savez…

Deux — Vous venez de me dire que vous étiez très occupé.

Un — Beaucoup de projets ont été arrêtés faute de financement. Même avec des têtes d’affiche…

Deux — Et l’exception culturelle française ? Ces subventions entre amis qui font l’admiration du monde entier tout en creusant le déficit de l’État ?

Un — Les subventions se font rares, croyez-moi. Autrefois, il suffisait de connaître une simple secrétaire au Ministère de la Culture pour décrocher l’avance sur recettes. On pouvait tourner n’importe quelle daube et la projeter dans des salles vides sans prendre aucun risque financier. Maintenant, il faut au moins connaître le ministre. Et le ministre change tous les trois mois !

Deux — On pourrait aussi envisager de tourner de bons films, susceptibles de faire quelques millions d’entrées, et qui s’autofinanceraient.

Un — Malheureusement, en France, le succès est synonyme de vulgarité.

Deux — Oui. « Populaire » ou « grand public » sont devenus des gros mots. Et c’est avec les impôts des pauvres qu’on fait des films pour épater le bourgeois.

Un — Vous savez ce qu’on dit : subvention de la culture, culture de la subvention…

Deux — Il y a quand même des films qui se tournent, non ?

Un — Oui… Des comédies, justement. Surtout des navets, il faut bien le dire.

Deux — Je préférerais jouer dans des navets que de ne pas jouer du tout. Et puis beaucoup de grands acteurs ont fait carrière en tournant principalement dans des navets.

Un — Oui… Mais la comédie…

Deux — Quoi ?

Un — Il faut reconnaître que vous n’êtes pas vraiment un acteur comique.

Deux — Ah, oui ? Et pourquoi ça ?

Un — Je ne sais pas… Quand on vous voit, comme ça… On n’a pas spécialement envie de rire.

Deux — La télé, alors. Il n’y a que des films sinistres, sur Arte. Vous devriez pouvoir me trouver un rôle à ma mesure.

Un — Arte… C’est surtout des coproductions. Avec les Allemands, principalement. Et pour ce qui est des acteurs sinistres, les Allemands ont déjà tout ce qu’il faut, croyez-moi. Vous parlez allemand ?

Deux — Non.

Un temps.

Un — Sinon… j’aurais une pub, à la rigueur.

Deux — Une pub ?

Un — Par les temps qui courent… C’est mieux que rien. Vous passerez quand même à la télé.

Deux — C’est une pub pour quoi…?

Un — Les saucisses de Strasbourg.

Deux — Je suis végétarien.

Un — Ce sera un rôle de composition…

Deux — Une pub pour les saucisses… Et c’est quoi, le rôle ?

Un — Un type qui mange des saucisses. À Strasbourg.

Deux — Ouais…

Un — Ça vous intéresse ?

Deux — Va pour les saucisses.

Un — Évidemment, il faudra passer le casting.

Deux — Évidemment.

Un — Et après on dira que les agents, ça ne sert à rien !

Noir.

Scène 2 – Un baiser de cinéma

Deux personnages (hommes ou femmes) sont là. Ils restent un instant silencieux.

Un — Je ne la sens pas, cette scène d’amour.

Deux — C’est avec qui ?

Un — Fred.

Deux — Ah, oui…

Un temps.

Un — Tu as déjà tourné avec lui ?

Deux — Oui…

Un — Et tu n’as rien remarqué ?

Deux — Ben si…

Un — Il pue de la gueule.

Deux — C’est clair.

Un — Comment est-ce qu’on peut puer de la gueule à ce point ?

Deux — Il a une haleine de chacal, c’est sûr.

Un — Même sans jamais se laver les dents, on ne peut pas puer autant de la gueule, non ?

Deux — Ça doit être une maladie de foie, ce n’est pas possible autrement.

Un — Et évidemment, personne n’ose lui dire.

Deux — C’est délicat.

Un — Tu crois qu’il s’en rend compte ?

Deux — De quoi ?

Un — Qu’il pue de la gueule !

Deux — Je ne sais pas…

Un — Peut-être pas.

Deux — Peut-être que quand on pue de la gueule, on ne s’en rend pas compte soi-même.

Un — Ouais, ce serait sans doute lui rendre service que de lui dire.

Deux — En tout cas ce serait rendre service aux autres.

Un — À ses partenaires de jeu, déjà.

Un temps.

Deux — Et si on puait de la gueule, nous aussi, et que personne n’ait jamais osé nous le dire.

Un — C’est une possibilité, malheureusement.

Deux — Si je puais de la gueule, tu me le dirais, toi ?

Un — Pas sûr…

Deux — Ça fait peur, non ?

Un — Non, mais rassure-toi, je n’ai jamais rien remarqué.

Deux — Bon…

Un — Peut-être que tu postillonnes un peu, c’est tout.

Deux — Je postillonne, moi ?

Un — J’ai dit un peu.

Deux — Bon… Merci de me l’avoir dit, en tout cas. J’essaierai de faire attention.

Un — OK… (Un temps) Et moi ?

Deux — Quoi ?

Un — Est-ce que je postillonne ?

Deux — Je n’ai rien remarqué…

Un — Bon… Mais tu as remarqué autre chose ?

Deux — Non, je ne vois pas.

Un — OK.

Deux — Je crois t’avoir entendu péter une fois ou deux.

Un — Ah, oui, mais ça… Ce n’est pas toujours facile à contrôler.

Deux — Je sais, mais… au milieu d’une scène, en plein tournage, ça peut déconcentrer ton partenaire, tu comprends ?

Un — Je comprends… C’était quand, la dernière fois ?

Deux — Ce matin… Dans cette scène qu’on a tournée ensemble.

Un — Ah, oui…

Deux — Tu m’annonces que tu as vu la Vierge Marie au fond d’une grotte. Et là, juste après le mot grotte, tu lâches une caisse.

Un — Je vois…

Deux — Ce n’est pas évident de reprendre après ça.

Un — Je suis vraiment désolé.

Deux — C’est vrai que c’était assez marrant, mais bon…

Un — Ouais…

Deux — Tu ne l’aurais pas fait exprès, par hasard ?

Un — Si.

Deux — Oui, je m’en doutais un peu.

Un — C’était tellement con, cette scène. Je n’ai pas pu m’en empêcher.

Deux — La Vierge…

Un — Au fond d’une grotte… Je te demande un peu.

Deux — Si tu l’avais vue au fond d’un verre de saké dans un restaurant chinois. Au moins, ce serait drôle.

Un — Comment est-ce que les scénaristes peuvent encore écrire des conneries pareilles au XXIème siècle ?

Deux — C’est pour la télé, tu sais. Ils écrivent ce qu’on leur demande…

Un — Je me demande qui regarde encore la télé. Je veux dire les chaînes nationales.

Deux — Les vieux.

Un — Et quand tous les vieux seront morts ?

Deux — On sera morts aussi.

Un — Ça m’a remonté le moral de bavarder un peu avec toi. Avant d’aller rouler une pelle à ce type qui a une haleine de chameau.

Deux — Eh, oui… On ne fait pas un métier facile…

Noir.

Scène 3 – Distribution des rôles

Un personnage attend. Un autre arrive.

Deux — Salut.

Un — Salut.

Deux — C’est bien ici pour le casting ?

Un — Ouais.

Deux — OK. (Un temps) Et donc, on n’est que deux…

Un — Apparemment.

Un temps.

Deux — Je ne me souviens plus, c’est pour quel rôle, exactement ?

L’autre sort une feuille et y jette un coup d’œil.

Un — C’est pour jouer Albert Einstein.

Deux — Albert Einstein…?

Un — Albert Einstein.

Deux — Ah, ouais… Tu es sûr…? (Il sort une feuille lui aussi et y jette un regard) Sur ma feuille, c’est marqué… Adolf Hitler.

Un — Fais voir. (L’autre lui tend sa feuille et il y jette un coup d’œil) Ah, ouais…

Deux — Il y a peut-être deux rôles à pourvoir.

Un — Ouais…

Deux — C’est pour le cinéma ou pour la télé ?

L’autre regarde à nouveau la feuille.

Un — C’est pour une pièce de théâtre.

Deux — Une pièce de théâtre avec Einstein et Hitler…?

Un — Ouais.

Deux — Ce n’est pas une comédie, j’imagine…

Un — C’est une confrontation imaginaire entre les deux hommes. En réalité, ils ne se sont jamais rencontrés.

Deux — C’est sûr qu’ils ne devaient pas avoir grand chose à se dire.

Un — Hitler méprisait ce qu’il appelait la « physique juive ». Heureusement, dans un sens. C’est à cause de ça que les Nazis ont d’abord négligé la recherche sur le nucléaire. Et c’est ce qui a permis aux Américains d’avoir la bombe avant eux.

Deux — Ah, ouais…?

Un — Finalement, c’est l’antisémitisme d’Hitler qui aura entraîné la défaite du Troisième Reich.

Deux — OK…

Un — En 1933, Einstein s’exile aux États-Unis, et c’est lui qui convaincra Roosevelt de lancer le projet Manhattan.

Deux — Le projet Manhattan…?

Un — Celui qui visait à mettre au point la première bombe atomique.

Deux — D’accord… Donc, c’est… une confrontation entre Einstein et Hitler.

Un — C’est ça.

L’autre regarde à nouveau autour de lui.

Deux — Alors si on n’est que deux, on est sûrs d’être pris.

Un — Ouais.

Un temps.

Deux — Tu préfères jouer Einstein ou Hitler ?

Un — Et toi ?

Deux — Je ne sais pas trop.

Un — Jouer un génie ou un salaud… Je ne sais pas ce qui est le plus difficile…

Deux — Je ne me vois pas trop jouer le rôle d’Hitler.

Un — Ah, oui ? Qu’est-ce qui te dérange ?

Deux — Je ne sais pas… La moustache, déjà.

Un — La moustache ?

Deux — Il va falloir porter une fausse moustache, j’imagine.

Un — Et…?

Deux — Les fausses moustaches, ça ne tient jamais…

Un — OK… D’un autre côté… Einstein aussi avait une moustache.

Deux — Ah, ouais ?

Un — Ben ouais… Et une moustache bien plus grosse que celle d’Hitler.

Deux — Ah, merde…

Un — Et donc tu te verrais mieux jouer Einstein ?

Deux — Je ne sais pas… Faut voir…

Un — Sinon, on peut faire ça à pile ou face.

Deux — Tu crois ?

Un — Pourquoi pas ?

Deux — OK.

Un — Pile, je fais Einstein, face tu fais Hitler.

Deux — OK.

Le premier lance la pièce, puis la ramasse et la montre au deuxième.

Un — Pile, je fais Einstein.

Deux — OK… Je ne me voyais pas trop jouer le rôle d’un génie de toute façon.

Un — C’est sûr…

Noir.

Scène 4 – Direction d’acteurs

Deux personnages (hommes ou femmes) sont là, l’air perplexe.

Un — Je ne sais pas trop comment le jouer, ce personnage, et toi ?

Deux — Ce n’est pas évident.

Un — C’est normal. Il faut le temps de s’approprier son rôle.

Deux — Ouais. De rentrer dans la peau du personnage.

Un — C’est ça que l’équipe technique n’arrive pas à comprendre.

Deux — Même le réalisateur, parfois.

Un — On n’est pas des machines, nous.

Deux — Bien sûr.

Un temps.

Un — On l’a refaite combien de fois, cette prise ?

Deux — Vingt-sept fois, je crois.

Un — Ah, oui, quand même.

Deux — Quand ça ne veut pas…

Un — Le réalisateur avait l’air un peu tendu, non ?

Deux — Ouais…

Un — Quand le réalisateur est tendu, ça n’aide pas à détendre les acteurs non plus.

Deux — Apparemment, il aurait préféré qu’on sache déjà notre texte avant d’arriver sur le plateau.

Un — Ouais, mais non… Moi je ne bosse pas comme ça. Et toi ?

Deux — Non, moi non plus.

Un — Il faut d’abord que je sente le personnage. Les mots ça vient après.

Deux — Évidemment.

Un — Comme si c’était de l’impro, tu vois.

Deux — Sinon, ce n’est pas naturel.

Un — C’est clair.

Deux — C’est ce que préconisaient les réalisateurs de la Nouvelle Vague, non ?

Un — Godard laissait une grande place à l’improvisation.

Deux — Truffaut aussi, je crois.

Un temps.

Un — Tu as compris ce qu’il voulait dire par « Jouez ça comme si votre vie en dépendait » ?

Deux — Je crois qu’il a dit exactement « Jouez ça comme si votre avenir en dépendait ».

Un — Tu crois ?

Deux — Je ne suis pas sûr d’avoir très bien compris.

Un — Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire…?

Deux — Ben… Il y a deux façons de voir ça.

Un — Ah, oui ?

Deux — Si c’est « jouez comme si votre vie en dépendait », ça peut vouloir dire de jouer avec un sentiment d’urgence.

Un — Je vois… Comme si c’était une question de vie ou de mort.

Deux — Voilà.

Un — Et sinon ?

Deux — Si c’est « Jouez comme si votre avenir en dépendait », ça peut vouloir dire…

Un — Quoi ?

Deux — Les mecs, vous êtes à chier. Vous avez plutôt intérêt à vous bouger le cul, sinon je ne vous prédis pas un grand avenir dans cette série.

Un — Ah, ouais…

Deux — Ben ouais.

Un — Et donc, toi, tu penses que ce serait plutôt…?

Deux — Ouais.

Un — OK.

Deux — On va peut-être se refaire une petite répétition, alors.

Un — Ouais… Je crois qu’on ferait mieux d’apprendre notre texte.

Deux — Ce n’est pas très professionnel, je trouve, mais bon…

Un — Si notre vie en dépend.

Deux — Notre avenir dans la profession, en tout cas.

Un — Finalement, ça m’a bien aidé, ce qu’il a dit.

Deux — Ouais…

Un — Un sentiment d’urgence… Ouais, c’est ça… On va le jouer avec un sentiment d’urgence.

Deux — Je suis sûr que la vingt-huitième prise sera la bonne.

Un — Moi aussi, je le sens bien.

Deux — La direction d’acteur, c’est important.

Un — C’est à ça qu’on reconnaît les grand réalisateurs.

Deux — C’est clair.

Un — Bon alors on se la fait, cette répétition.

Deux — OK. Avec le texte en main, alors.

Un — Dans un premier temps, c’est mieux.

Ils sortent chacun une feuille.

Deux — C’est parti…

Un (lisant) — Bonjour, un café, s’il vous plaît.

Deux — Expresso ?

Un — Non, un café normal…

Deux — OK.

Un — Vous avez des chocolatines ?

Deux — Non. Mais si vous voulez, j’ai des pains au chocolat.

Un — D’accord… Et c’est quoi, la différence ?

Deux — Vous, vous n’êtes pas d’ici…

Un — Non. Comment vous le savez ?

Deux — Je ne sais pas… Une intuition.

Ils posent leurs feuilles.

Un — Cette fois, je le sens bien, pas toi ?

Deux — Si. Je suis à fond dans mon personnage.

Un — On y retourne ?

Deux — On va déchirer, mon pote, tu vas voir…

Noir.

Scène 5 – Cadavre exquis

Deux personnages (hommes ou femmes) sont là, attendant quelque chose.

Un — Ça n’a pas l’air d’aller, tu as le trac ?

Deux — Non, j’ai un trou…

Un — Comment ça un trou ? Un trou de mémoire ? On n’a pas commencé à jouer…

Deux — Je ne me souviens plus quelle pièce on va jouer.

Un — On est dimanche. Le dimanche, ce n’est pas Hamlet ?

Deux — Si, mais le dimanche on joue deux fois. En matinée et en soirée. On joue Hamlet et Un Tramway nommé désir.

Un — En matinée, c’est Hamlet, et en soirée c’est Un Tramway nommé désir, non ?

Deux — Justement, j’ai un doute.

Un — Ah, ben maintenant, moi aussi.

Deux — On joue tellement de pièces. En ce moment, j’en joue treize en même temps.

Un — Et moi quinze.

Deux — Et on connaît tous les textes au rasoir.

Un — C’est juste que là, je ne suis pas sûr de savoir laquelle on doit jouer.

Deux — Hamlet, or not Hamlet ?

Un — That is the question.

Deux — Quelle heure il est exactement ?

Un — Je ne sais pas. J’ai fait une petite sieste, et ma montre s’est arrêtée.

Deux — J’ai oublié la mienne à la maison.

Un — Mais on est en matinée ou en soirée ?

Deux — Je ne sais plus… Ça fait tellement longtemps que je n’ai pas vu la lumière du jour.

Un — Si on est en soirée, on a déjà joué une pièce. On devrait savoir laquelle.

Deux — J’en joue trois par jour en ce moment. Une à 15 heures, une à 19 heures et une à 22 heures.

Un — Moi aussi. En ce moment, je fais même un spectacle pour enfant à 10 heures.

On entend la sonnerie prévenant les acteurs qu’ils vont bientôt entrer en scène.

Deux — Il est trop tard pour demander quelle pièce on doit jouer. Tu as entendu la sonnerie ? On entre en scène dans une minute.

Un — Mais les gens, eux, ils savent ce qu’ils viennent voir.

Deux — C’est sûr. Alors comment on fait ?

Un — Voilà ce que je propose. On entre en scène. On dit les deux premières répliques de Hamlet, et on regarde la tête des gens. S’ils ont l’air surpris, on embraye sur Un Tramway nommé désir.

Deux — Tu crois… ?

Un — On n’a qu’à essayer.

Deux — OK.

Un temps.

Un — Qui va là ?

Deux — Non, vous répondez-moi ! Halte là ! Faites vous connaître !

Un temps.

Un — Ils ont l’air surpris, non ?

Deux — OK. Alors on embraye sur Un Tramway nommé désir…

Un — On reprend depuis le début, et on enchaîne, d’accord ?

Deux — OK.

Un temps.

Un — Qui va là ?

Deux — Non, vous répondez-moi ! Halte là ! Faites vous connaître !

Un — Hello, Stella, mon bébé !

Deux — Arrête de gueuler comme ça ! Salut Mitch !

Un temps.

Un — Oui, ça coule pas mal.

Deux — Sur un malentendu, ça pourrait marcher.

Un — Et s’ils ont l’air toujours surpris ?

Deux — Je ne sais pas.

Un — On pourrait alterner les répliques.

Deux — Alterner les répliques ?

Un — Une réplique de Hamlet, une réplique de Un Tramway nommé désir, et ainsi de suite.

Deux — On peut essayer.

Un temps.

Un — Qui va là ?

Deux — Hello, Stella, mon bébé !

Un — Non, vous répondez-moi ! Halte là ! Faites-vous connaître !

Deux — Arrête de gueuler comme ça ! Salut Mitch !

Un temps.

Deux — Ouais… Mais la pièce va durer deux fois plus longtemps.

Un — Deux pièces pour le prix d’une. Qui s’en plaindra ?

Deux — Ouais.

Un — Et en soirée ?

Deux — La même chose, mais on commence par l’autre pièce.

Un — Ce qui donnera sans doute un sens très différent à ces deux chefs-d’œuvre.

Deux — On vient d’inventer le cadavre exquis théâtral, dis donc.

La sonnerie résonne à nouveau.

Un — Cette fois, il faut y aller.

Deux — Donc on commence par Un Tramway nommé désir…

Un — On n’avait pas dit Hamlet…?

Noir.

Scène 6 – Secrets de stars

Deux personnages (hommes ou femmes) se font face.

Un — Merci de nous recevoir ici chez vous. Je sais combien vous êtes habituellement soucieux de protéger votre vie privée. Et merci d’avoir accordé cette interview à notre magazine Secret de Stars.

Deux — Mais je vous en prie…

Un — Ma première question concerne la presse, justement. Vous avez souvent vilipendé les journalistes des magazines people en les comparant à des vautours, qui se repaissent du malheur des gens célèbres, en violant au passage l’intimité de leur vie personnelle.

Deux — Même si cette formule est peut-être un peu excessive, je pense qu’un acteur ne devrait être connu que pour les films dans lesquels il a tourné, et non pas pour les détails plus ou moins sordides de sa vie personnelle, qui n’intéressent personne.

Un — Ne soyez pas si modeste. Notre magazine a des millions de lecteurs. Il faut croire que la vie des stars passionne beaucoup plus de monde que vous ne le pensez.

Deux — Je déteste parler de moi-même, et je ne partage pas le goût de la plupart des acteurs pour l’exhibitionnisme. Mais je comprends qu’il faut parfois faire quelques concessions à la pudeur afin de satisfaire la curiosité du public.

Un — Bien sûr…

Deux — J’accorde d’ailleurs très peu d’interviews.

Un — En effet… C’est ce que vous nous disiez déjà lorsque nous nous sommes rencontrés il y a moins d’un mois à l’occasion de votre troisième mariage. Avec une de nos confrères de la presse audiovisuelle, d’ailleurs…

Deux — Hélas, je suis déjà en instance de divorce.

Un — Nous aurons sans doute l’opportunité de nous revoir bientôt pour en parler ensemble.

Deux — C’est un sujet douloureux pour moi, mais… avec plaisir.

Un — Mais venons au sujet principal de cette interview d’aujourd’hui, à savoir la sortie en librairie de votre autobiographie événement sobrement intitulée… Ma vie.

Deux — Mon éditeur avait insisté pour que le titre de ce livre soit Les dessous du showbiz. Mais j’ai préféré quelque chose de moins racoleur.

Un — C’est en effet le sous-titre de ce chef d’œuvre de plus de 600 pages.

Deux — Je vous l’ai dit. Il faut savoir faire des concessions…

Un — Sans vouloir déflorer le sujet, vous évoquez dans ce livre votre vie intime avec quelques célébrités qui ont un temps partagé votre lit… Pardon, je veux dire votre vie. Il faut dire qu’elles sont nombreuses. Et que personne n’est épargné…

Deux — Il est assez impudique de parler de sa vie amoureuse. Mais quitte à se prêter à cet exercice, je devais au moins la vérité à mes lecteurs.

Un — On apprend notamment que votre dernière épouse avait une jambe plus courte que l’autre, et qu’elle compensait ce léger inconvénient en portant des semelles orthopédiques…

Deux — Il est important de dire au public que les stars sont des gens comme les autres, et que derrière les images de perfection relayées par les médias se cachent des personnes normales, affligées des mêmes disgrâces que les gens ordinaires. Vous savez, avant d’être des icônes vénérées par tous, les stars ont d’abord été des gens comme tout le monde…

Un — Apparemment, votre épouse n’a guère apprécié le fait d’être malgré elle érigée en modèle d’imperfection, puisqu’à la suite de cette révélation, elle a demandé le divorce.

Deux — Les stars sont des personnes fragiles. Elles ont besoin d’être aimées. Et pour être aimées, elles pensent devoir cacher les moindres de leurs imperfections. C’est pourtant en révélant ses défauts qu’on peut espérer se rapprocher de son public et établir un lien authentique avec lui.

Un — Pourtant, dans ce livre, vous ne vous étendez guère sur vos propres faiblesses.

Deux — Par pudeur encore, croyez-le bien.

Un — Je crois que votre ex-femme s’apprête elle aussi à publier son autobiographie. Afin de ménager votre modestie naturelle, peut-être se chargera-t-elle de révéler à tous les travers qui feront de vous un être plus proche de son public.

Deux — Peut-être…

Un — Pour terminer, j’aimerais vous poser une question un peu impertinente.

Deux — Mais je vous en prie…

Un — On sait que la plupart des célébrités qui publient leurs mémoires ont recours à des professionnels pour les écrire à leur place. Est-ce bien vous qui avez écrit cette autobiographie ?

Deux — Si je ne vous connaissais pas, je prendrais cette question pour un affront… Y a-t-il quelque chose dans ce livre qui vous laisse penser que je n’en suis pas l’auteur ?

Un — Dans le livre, non. Mais il se trouve que je connais très bien le journaliste qui l’a rédigé. J’ai même son contrat dans ma poche… Même s’il a utilisé un pseudonyme pour le signer.

Deux — Tiens donc… Et qui serait ce journaliste, à votre avis ?

Un — Moi-même.

Deux — Dans ce cas, je vous félicite. Ce livre est très bien écrit, et j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire. J’ai même appris sur ma vie quelques anecdotes que j’ignorais, et qui après vérification se sont avérées parfaitement authentiques.

Un — Merci de nous avoir accordé cette interview.

Deux — Merci à vous.

Noir.

Scène 7 – Mort de peur

Un personnage (homme ou femme) est là. Un autre arrive (également de sexe indifférent).

Deux — Tu en fais une tête…. Ça va ?

Un — C’est la scène où je meurs…

Deux — Pardon ?

Un — La scène qu’on s’apprête à jouer. C’est la scène où mon personnage meurt d’une embolie pulmonaire.

Deux — OK… Et… ton médecin t’a diagnostiqué un risque d’embolie pulmonaire ? Je veux dire dans la vraie vie…

Un — Non. Pas que je sache.

Deux — Et alors ?

Un — Je ne sais pas… Ça me fait toujours quelque chose de mourir sur scène. Pas toi ?

Deux — Non.

Un — OK, je fais semblant, mais… Et si je mourrais vraiment ?

Deux — Tu ne te sens pas bien ?

Un — Si, si, ça va, mais… Je suis dans une telle fusion avec mon personnage… Si au moment où il meurt, je mourrais avec lui ?

Deux — Ce serait pousser un peu loin le professionnalisme. Même à l’Actors Studio, on ne demandait pas aux comédiens de s’identifier à leur personnage au point de mourir avec lui.

Un — C’est irrationnel, je sais, mais je suis mort de peur.

Deux — Le théâtre, ce n’est pas les jeux du cirque. On ne change pas les comédiens à chaque fois qu’ils s’entretuent sur scène ou qu’ils se font bouffer par un lion. Au théâtre, les épées sont en bois et les lions en carton.

Un — On ne sait jamais… Il suffit d’une fois…

Deux — Justement. C’est la quatrième, ce soir. Ça fait déjà trois fois qu’il meurt ton personnage. Il meurt tous les soirs aux alentours de vingt-deux heures trente-cinq. Et pourtant, toi tu es toujours là.

Un — Alors ça doit être ça. Le syndrome de la quatrième.

Deux — Le syndrome de la quatrième ? Qu’est-ce que c’est ça ?

Un — Molière est mort après avoir joué la quatrième représentation du Malade Imaginaire. Et tu sais de quoi il est mort ?

Deux — Le poumon.

Un — Exactement. Le poumon.

Deux — En même temps… on n’est plus au XVIIe siècle.

Un — Tu crois qu’aujourd’hui, on ne meurt plus d’une embolie pulmonaire ?

Deux — Si. Mais aujourd’hui les acteurs ne sont plus excommuniés. Toi au moins on ne te refusera pas une place au cimetière parmi les bons chrétiens.

Un — Merci, me voilà rassuré…

Deux — Je plaisante. Mais je ne savais pas que tu étais aussi superstitieux.

Un — Il faudrait que j’arrête de jouer des personnages qui meurent, c’est tout.

Deux — Dans toutes les tragédies, le héros meurt à la fin. Ça ne va pas te laisser beaucoup le choix.

Un — Alors je ne jouerai plus que des comédies.

Deux — Le Malade Imaginaire est une comédie. Argan n’est pas supposé mourir à la fin. Et pourtant Molière est quand même mort après l’avoir interprété.

Un — Tu as raison. Il faut que j’arrête aussi la comédie.

Deux — Au théâtre, si tu arrêtes la tragédie et la comédie, qu’est-ce que tu vas faire ?

Un — Du cinéma.

Deux — On ne meurt jamais au cinéma ?

Un — Au moins, on ne meurt qu’une fois. Au théâtre, on meurt tous les soirs.

Deux — Même au cinéma, ça dépend.

Un — Comment ça, ça dépend ?

Deux — Si la première prise est la bonne, tu ne meurs qu’une fois. Mais s’il y a plusieurs prises.

Un — C’est sûr…

Deux — S’il y en a quatre, tu peux mourir à la quatrième. Comme Molière…

Un — J’essaierai d’être bon du premier coup, alors.

Deux — Ce n’est pas gagné…

Un — Non…

Deux — Sinon, il reste la télé.

Un — La télé ?

Deux — À la télé, c’est des petits budgets. Ils n’ont pas les moyens de faire plusieurs prises. En général, la première prise est la bonne.

Un — La télé ? Moi ? Plutôt crever.

L’autre regarde sa montre.

Deux — Eh bien justement, c’est à nous d’entrer en scène. On y va ?

Un — OK…

Noir.

Scène 8 – Figuration

Un personnage (homme ou femme) habillé de couleurs vives est là. Il semble attendre quelque chose ou quelqu’un. Un autre personnage (également de sexe indifférent) vêtu de noir arrive. Il porte un sac sur le dos et un siège pliant sous le bras. Il s’adresse au premier.

Deux — C’est bien là, pour la figuration ?

Un — Oui. Enfin on m’a dit d’attendre là…

Deux — OK.

Il déplie son siège et s’assied. Puis il sort de son sac à dos un thermos de café et un sandwich dans une feuille d’aluminium. Il déballe son sandwich et commence à manger. L’autre le regarde faire avec curiosité.

Un — J’imagine que ce n’est pas votre première figuration.

Deux — J’ai fait ça toute ma vie. Mes parents m’avaient inscrit sur un site web à ma naissance, pour faire des figurations de bébés prématurés…

Un — Prématurés ?

Deux — Je suis né trois mois avant terme.

Un — Ça existe, les figurations de bébés prématurés ?

Deux — C’est très rare… Mais comme d’un autre côté, il y a très peu de candidats…

Un — Ça vous a permis de mettre le pied à l’étrier.

Deux — Ensuite j’ai fait des pubs pour des couches-culottes, puis des céréales, des pommades contre l’acné, des crédits immobiliers, de la chirurgie esthétique, des appareils auditifs, des fauteuils monte-escalier, des protections urinaires…

Un — Des couches-culottes aux protections urinaires… On peut dire que la boucle est bouclée…

Deux — Là, je viens de faire une figuration dans une pub pour les conventions obsèques.

Un — Vous avez raison… J’imagine que dans ce métier, il faut savoir s’adapter si on veut faire une longue carrière.

Deux — Je fais aussi de la télévision et du cinéma, évidemment.

Un — Et toujours comme figurant ?

Deux — Des silhouettes, comme on dit. J’ai fait quelques voix off, aussi. Mais oui. Soit on me voit, soit on m’entend, mais jamais les deux à la fois.

Un — Et vous n’avez jamais essayé d’être acteur ? Je veux dire, un acteur à part entière… Interpréter un personnage, dire des dialogues… Acteur, quoi…

Deux — Au début, oui. J’ai passé quelques castings. Mais je n’ai jamais été retenu. Il faut croire que ma voix ne va pas avec mon physique. Alors j’ai laissé tomber. Être acteur, vous savez, ça n’a pas que des avantages.

Un — Ah, oui ?

Deux — Quand on vous voit et qu’on vous entend, je veux dire en même temps, on finit par vous reconnaître évidemment.

Un — Et ça, pour vous, c’est un inconvénient…?

Deux — Le problème, c’est qu’on vous colle une étiquette. On vous associe à un rôle en particulier. Toujours le même…

Un — Je vois…

Deux — Dans toutes les séries policières, vous jouez le rôle du médecin légiste, par exemple. Au début, c’est bien, ça vous permet de travailler régulièrement.

Un — Mais au bout d’un moment, le public finit par se lasser…

Deux — Et là, on ne vous propose plus rien.

Un — Les directeurs de casting n’ont aucune imagination.

Deux — Moi, le plus souvent, on ne me voit que de dos ou de trois-quart. Alors bien sûr on ne me reconnaît pas.

Un — Au moins, on ne vous embête pas au restaurant pour vous demander un autographe.

Deux — Même ma concierge ne me reconnaît pas. Pourtant, je lui donne des étrennes tous les ans. D’ailleurs vous non plus, vous ne m’avez pas reconnu…

Un — On s’est déjà rencontrés ?

Deux — On s’est croisés sur le tournage de cette nouvelle série policière.

Un — Ah, oui… Celle où Miss France joue le rôle de cette enquêtrice non-voyante.

Deux — Non-voyante mais extra-lucide.

Un — Et vous faisiez le médecin légiste ?

Deux — Je faisais le type que le médecin légiste était en train d’autopsier.

Un — Désolé, je ne me souviens pas de vous…

Deux — Qu’est-ce que je vous disais… Même mon père, parfois, il ne me reconnaît pas.

Un — C’est peut-être Alzheimer…

Deux — Même à ma naissance, il ne m’a pas reconnu… Et vous ?

Un — Moi ?

Deux — Vous faites ça depuis longtemps ?

Un — Ah, non, moi je… C’est seulement ma deuxième figuration. D’ailleurs, je me demande si je vais continuer.

Deux — On dit ça, et puis… trente ans après, on joue les cadavres dans une pub pour les pompes funèbres.

Un — Oui… C’est un peu pour ça que… je me demande si je ne ferais pas mieux d’arrêter tout de suite.

L’autre prend son thermos et se sert un café.

Deux — Vous voulez un café ?

Un — Non, merci, ça ira.

L’autre sirote son café un instant en silence.

Deux — Eh, oui… On prend vite ses petites habitudes, vous voyez.

Un — Il paraît que Simone Signoret tricotait entre deux prises.

Deux — Et pourtant, c’était une grande actrice.

L’autre regarde vers les coulisses.

Un — Ah, je crois que ça va commencer.

Deux — Quand il faut y aller, il faut y aller…

Il range ses affaires pour partir.

Un — Vous savez ce qu’on doit faire aujourd’hui ? Ils ont oublié de me le dire.

Deux — Je m’en doute. Sinon, vous vous seriez sûrement habillé autrement.

Un — Je pensais qu’en mettant des couleurs vives, j’aurais une chance de me faire remarquer.

Deux — Dans ce cas, c’est réussi.

Un — Ah, oui…?

Deux — On fait la foule des anonymes, à l’enterrement d’une célébrité.

L’autre regarde autour de lui.

Un — Pour l’instant, on n’est que deux.

Deux — C’est un film à petit budget…

Ils commencent à s’éloigner.

Noir.

Scène 9 – Revanche

Un personnage (homme ou femme) est là. Un autre arrive (également de sexe indifférent).

Un — Salut !

Deux — Salut…

Un — Tu viens pour le casting ?

Deux — Oui.

Un — C’est un très beau rôle, non ?

Deux — Oui.

Un — Le genre de rôle qui peut relancer une carrière…

Deux — Relancer…? C’est pour moi que tu dis ça ?

Un — Ça fait un moment qu’on ne t’a plus vu sur les écrans, non ?

Deux — J’ai surtout fait du théâtre ces derniers temps.

Un — Et de la pub ! Ça me revient, maintenant, je t’ai vu dans ce spot pour les fauteuils monte-escalier.

Deux — C’était pour les appareils auditifs.

Un — Ah, oui, peut-être.

Deux — Ouais.

Un temps.

Un — Tu ne te souviens vraiment pas de moi ?

Deux — Je devrais ?

Un — On a participé à un casting ensemble il y a… Enfin on était jeunes à l’époque.

Deux — Ah, oui ?

Un — C’était pour un téléfilm. L’histoire d’un salaud qui tue sa femme pour hériter de son assurance-vie, et qui se débrouille pour que son meilleur ami soit accusé du crime.

Deux — Ah, oui.

Un — C’est toi qui avais eu le rôle. Tu devais être plus convaincant que moi pour jouer les salopards.

Deux — Ouais.

Un — C’est ça qui avait lancé ta carrière, d’ailleurs.

Deux — C’est vrai.

Un — À quoi ça tient, hein ?

Deux — Quoi ?

Un — À cette époque-là, si c’est moi qui avais été retenu pour le rôle et pas toi. Ce serait peut-être moi la vedette aujourd’hui.

Deux — Ouais…

Un — Une vedette un peu has been, mais bon.

Deux — Merci… Mais tu sais, je ne crois pas trop au hasard.

Un — Ah, oui ?

Deux — Peut-être que j’avais déjà plus de talent que toi en ce temps-là, c’est tout.

Un — Ouais… Ou peut-être que tu couchais avec la productrice.

L’autre encaisse la remarque.

Deux — Et alors ? Tu viens pour le casting du premier rôle, toi aussi ?

Un — Non.

Deux — Un second rôle, alors ?

Un — Non plus.

Deux — Une figuration ?

Un — Je suis le producteur.

L’autre accuse à nouveau le coup.

Deux — Ah, oui ?

Un — Comme je n’arrivais jamais à coucher avec la productrice pour avoir des rôles, j’ai décidé de devenir producteur.

Deux — Ah, ouais ?

Un — Pour coucher, je n’avais pas le physique.

Deux — OK.

Un — Mais rassure-toi, moi je ne demande pas aux acteurs de coucher avec moi pour avoir le rôle.

Deux — D’accord.

Un — Non, je prends juste ceux qui ont du talent, tu vois

Deux — Je vois.

Un — Mais ça je ne sais pas si ça doit vraiment te rassurer…

Deux — Ouais… Non, je ne t’avais pas reconnu tout à l’heure, mais… Oui, je me souviens maintenant.

Un — Ah, oui ?

Deux — Paul, c’est ça ?

Un — Pierre.

Deux — C’est ça. Pierre. Mais on s’était revus, non ?

Un — Je t’avais laissé mon numéro. Mais tu ne m’as jamais rappelé.

Deux — Ah, oui ?

Un — Tu m’avais emprunté cinquante euros pour prendre un taxi.

Deux — D’accord… J’ai dû perdre ton numéro.

Un — Sûrement…

Deux — Non mais je te les rends tout de suite, si tu veux.

Un — Allez, c’est cadeau. Maintenant, je n’en ai plus besoin.

Deux — Tu es sûr ?

Un — Garde tes cinquante euros… Tu boiras un verre à ma santé. En mémoire du bon vieux temps.

Deux — Je te laisserai mon numéro. On peut boire un verre ensemble, non ? Je t’invite…

Un — À tout à l’heure pour le casting.

Deux — À tout l’heure…

Noir.

Scène 10 – Rappel

Deux personnages (hommes ou femmes) sont là, l’air perplexe.

Un — Tu crois qu’on a été bons, ce soir ?

Deux — Ils ont applaudi, non ?

Un — Oui. Mollement…

Deux — C’est vrai qu’on était loin de la standing ovation.

Un — Les gens se sont levés comme un seul homme à la fin pour applaudir, mais… c’était surtout pour partir plus vite.

Deux — Il n’y a même pas eu de rappel.

Un — C’est vrai. On est revenus sur scène quand même, mais personne n’a applaudi.

Deux — Ils étaient trop occupés à mettre leurs manteaux ou à enjamber les retardataires pour évacuer la salle.

Un — Il y aurait eu le feu, ils ne seraient pas partis plus vite.

Deux — On n’aurait peut-être pas dû revenir.

Un — C’est vrai que c’était un peu pathétique, ce faux rappel. On était là comme deux cons, en train de saluer, alors que personne ne nous regardait.

Un temps.

Deux — Tu as remarqué ? Pendant la pièce, ils ne riaient pas aux moments où c’était prévu.

Un — Ouais. Et ils se marraient parfois quand il n’y avait rien de drôle.

Deux — Il y a des jours comme ça où le public n’a aucun talent.

Un — Ceux d’hier étaient mieux, non ?

Deux — Oui, ils étaient plus vifs.

Un — Ce soir, ils devaient venir de banlieue.

Deux — Je dirais même de lointaine banlieue.

Un — C’est sûrement pour ça qu’ils étaient pressés de partir. Pour ne pas rater le dernier train.

Deux — Non, vraiment ils étaient complètement nuls, ce soir.

Un — On devrait pouvoir choisir son public.

Deux — Le public choisit bien ce qu’il veut aller voir, pourquoi on ne pourrait pas choisir qui vient nous voir.

Un — Enfin… on ne va pas non plus faire passer un entretien à chaque spectateur avant de consentir à lui vendre un billet. On n’en finirait pas.

Deux — Tu as raison. Déjà qu’il n’y a plus grand monde qui vient au théâtre.

Un — Ouais, on ne peut pas se permettre de faire la fine bouche. On prend ce qui vient, et puis c’est tout.

Un temps.

Deux — Quand même, j’ai trouvé qu’ils avaient une certaine qualité d’écoute, non ?

Un — Si. Ils ne réagissaient pas beaucoup, mais on sentait… une qualité d’écoute.

Deux — Ce n’est pas parce que les gens ne s’esclaffent pas à chaque réplique qu’ils n’apprécient pas la pièce.

Un — Il y a des gens plus discrets que d’autres.

Deux — Et puis tu as remarqué, moins il y a de gens, plus ils sont discrets.

Un — Ouais. Et comme ils n’étaient qu’une vingtaine.

Deux — Dix-sept, je crois…

Un — Ils sont restés très discrets.

Deux — C’est sûrement ça. Ils ont trouvé ça drôle, mais ils n’osaient pas rire. Pour pas déranger.

Un — Tu as raison. Peut-être qu’ils ont adoré, finalement.

Deux — Ouais. Mais il n’y a pas eu de rappel à la fin.

Un — Non.

Deux — Et personne n’a applaudi quand on est revenus quand même pour saluer.

Un — Ils ne nous ont peut-être pas vus.

Deux — Ils ne voulaient peut-être pas nous retenir trop longtemps.

Un — Au cas où on aurait eu un train à prendre.

Deux — D’ailleurs c’est vrai, il ne faut pas trop tarder sinon on va rater le nôtre.

Un — C’est vrai qu’on habite en banlieue, nous aussi.

Deux — Quel comédien a encore les moyens d’habiter en centre-ville ?

Un — Finalement, tous ces banlieusards, c’est notre public.

Deux — En tout cas, c’est nos voisins.

Un — Je crois même en avoir reconnu un ou deux.

Deux — C’est sympa d’être venus nous voir.

Un temps.

Un — Tu crois qu’un jour on sera remplacés par des intelligences artificielles.

Deux — Va savoir… L’IA a d’abord remplacé les sous-titreurs, puis les doubleurs, pourquoi pas demain les acteurs ?

Un — Et après-demain le public.

Deux — Ça le rendrait peut-être plus intelligent.

Un — Mais nous, on sera au chômage.

Deux — Des robots jouant une comédie devant d’autres robots.

Un — Tu crois que ça les fera rire ?

Deux — Si c’est de l’humour de robots.

Un — Qu’est-ce qui peut bien faire rire un robot ?

Deux — De nous avoir remplacés, ça devrait déjà bien les faire marrer.

Noir.

Scène 11 – Silence, on tourne !

Deux personnages (hommes ou femmes) sont là, semblant attendre. On entend une voix off.

Voix off — Silence, on tourne !

Les deux personnages restent figés dans la même attitude. Ils ne disent rien pendant un long moment. La voix off se fait à nouveau entendre.

Voix off — Silence, on tourne !

Les deux personnages restent figés.

Voix off — Euh… C’est quand vous voulez…

Un — Quoi ?

Voix off — Ben… La caméra tourne… Vous n’allez pas rester là sans rien dire…

Deux — Vous avez dit « Silence, on tourne !».

Voix off — Non mais « silence » c’est pour les autres.

Un — Les autres ?

Voix off — Tous ceux qui sont présents sur le plateau. Les techniciens. Vous, vous êtes les acteurs. Vous êtes supposés dire quelque chose.

Deux — Et qu’est-ce que vous voulez qu’on dise ?

Voix off — Je ne sais pas, moi. Votre texte, par exemple.

Un — Notre texte…?

Voix off — Vous n’avez pas un texte ?

Deux — Ça, c’est à vous de nous le dire.

Un — Nous on n’est que les acteurs. On n’a pas notre mot à dire.

Voix off — Eh, moi, je ne suis que le chef opérateur. On m’a demandé de tourner cette scène avant midi. On ne m’a pas dit s’il y avait un texte ou pas.

Deux (à l’autre acteur) — On t’a donné un texte, à toi ?

Un — Non.

Voix off — Bon, ben… Je ne sais pas, moi. Vous n’avez qu’à improviser.

Un — Improviser ? Improviser sur quoi ?

Voix off — Putain, ce n’est pas vrai, je rêve…

Deux — Nous, on veut bien improviser, mais il faut nous donner une situation de départ. C’est quoi, le sujet de la scène ?

Voix off — Ah, mais ça, je n’en sais rien, moi. Ce n’est pas mon boulot, hein ? Moi, je m’occupe de l’image, c’est tout.

Un — Bon, ben… On va improviser, alors.

Voix off — C’est ça… Alors on y retourne ?

Deux — Allons-y

Voix off — Silence, on tourne !

Les deux personnages restent un instant figés.

Un — Quel silence…

Deux — Oui.

Un — On entendrait voler une mouche.

Deux — Oui.

Un temps.

Un — Malheureusement, il n’y a pas de mouches.

Deux — Non.

Nouveau silence.

Voix off — Coupez ! (Un temps) C’est tout ?

Un — Je fais ce que je peux, moi…

Deux — Ben oui, moi aussi.

Un — Il faut dire que tu ne m’as pas beaucoup aidé, non plus.

Deux — Moi ?

Un — Tu aurais pu relancer un peu.

Deux — L’improvisation, c’est un métier. On ne s’improvise pas improvisateur.

Un — Quand même, un acteur, c’est supposé pouvoir improviser un peu.

Deux — Alors je ne suis pas un bon acteur, c’est ça ?

Un — Je n’ai pas dit ça, mais…

Deux — Et puis franchement… On entendrait voler une mouche… Malheureusement, il n’y a pas de mouche… Comment veux-tu que je rebondisse là-dessus ?

Un — Tu n’avais qu’à commencer, toi, si tu es si malin !

Deux — J’allais le faire ! Tu m’as coupé la parole…

Un — Tu ne disais rien !

Deux — J’attendais que ça vienne ! C’est ça l’impro. Il faut attendre que ça vienne. Et puis le silence, c’est important aussi.

Un — Le silence ?

Deux — Le non-dit, si tu préfères. Les dialogues, c’est important, bien sûr, mais le non-dit, c’est ça qui compte le plus.

Un — Le non-dit…

Deux — Oui, le non-dit.

Un — Le silence, quoi.

Deux — Comme disait Sacha Guitry « le silence après Mozart, c’est encore du Mozart »…

Un — Alors là, je n’ai plus rien à dire…

Silence.

Deux — Alors ? Ça allait, cette fois.

Voix off — Quoi ?

Un — Ben notre impro.

Deux — Quelle impro ?

Un — Celle qu’on vient de faire !

Voix off — Ah, mais je n’ai pas filmé, moi…

Deux — Il n’a pas filmé.

Un — Mais ce n’est pas vrai…

Deux — Dites-moi que c’est une blague.

Voix off — Ça ne fait rien, on va la refaire.

Un — Mais si on la refait, ce ne sera plus une impro !

Voix off — Non mais vous avez vraiment décidé de me pourrir cette matinée de tournage ? Il est presque midi, là ! Je n’ai pas que ça à faire, moi !

Deux — Bon, ben… On y retourne, alors…

Voix off — Silence, on tourne !

Silence.

Noir.

Scène 12 – Une tête d’assassin

Un personnage (homme ou femme) est là, semblant attendre. Un autre (homme ou femme) arrive.

Deux — Excusez-moi, l’arrêt du 118, c’est bien là ?

Un — Oui.

Deux — Non, parce qu’avec les travaux.

Un — C’est bien ici, je vous assure. Je viens de rater le précédent à deux secondes près. Mais c’est bien là qu’il s’est arrêté, ne vous inquiétez pas.

Deux — Merci.

Un — Je vous en prie.

Le deuxième observe le premier avec curiosité.

Deux — Excusez-moi, mais… j’ai l’impression de vous avoir déjà vu quelque part.

Un — Oui, on me dit souvent ça en effet…

Deux — Non ? Mais je vous reconnais…!

Un — Ah, oui…?

Deux — C’est vous !

Un — Moi ?

Deux — Le salaud qui a assassiné ce pauvre gosse en le précipitant du haut de la grande roue à la Foire du Trône ! C’est vous !

Un — Euh, oui… C’était dans un téléfilm sur France 3.

Deux — Sur France 3, c’est ça !

Il continue à dévisager l’autre avec insistance.

Un — Vous voulez un autographe ?

Deux — Un autographe ? Non mais ça ne va pas ! Espèce de détraqué…

Un — Non, mais ce n’est qu’un rôle à la télévision, vous savez. Moi, je n’ai jamais tué personne, je vous assure.

Deux — C’est ça, oui… Et ce pauvre gosse ?

Un — Je vous assure qu’aucun enfant n’a été maltraité pendant ce tournage.

Deux — Il a fait une chute de trente mètres avant d’aller s’écraser en bas, entre le stand de barbe à papa et la baraque à frites !

Un — Mais enfin, c’était un mannequin ! À la fin, les parents du gosse ont touché son cachet à sa place et ils l’ont ramené faire ses devoirs à la maison.

Deux — Bien sûr… Mais juste avant, sur France 2, je vous ai vu en uniforme nazi en train de torturer une pauvre femme pour lui faire avouer où se cachaient des résistants.

Un — Eh, oui, c’est vrai… Qu’est-ce que vous voulez…? Il paraît que j’ai une tête d’assassin.

Deux — Une belle tête d’assassin, ça vous pouvez le dire. Je ne sais pas ce qui me retient de…

Il s’avance, menaçant.

Un — Eh, oh, mais ça ne va pas la tête ? Vous savez quand même que la guerre est finie et que les seuls nazis qui restent aujourd’hui ne portent plus d’uniformes.

Deux — C’est ça… Vous allez me dire que vous êtes de gauche, bientôt…

Un — Et pourquoi pas ?

Deux — S’en prendre à des femmes et à des enfants… Vous n’avez pas honte ?

Il fait un nouveau pas en avant vers l’autre.

Un — C’est de la fiction ! Je vous assure que dans la vie, je suis plutôt un gentil garçon… (Il fait face à son interlocuteur) Enfin, il ne faut pas trop me chercher, non plus.

L’autre se ravise prudemment.

Deux — Qu’est-ce que vous allez faire ? Me tuer moi aussi ?

Un — Je n’ai jamais tué personne, je vous dis ! Jusqu’à aujourd’hui, en tout cas…

Deux — Ouais… Vous avez quand même le physique de l’emploi…

Un — Le physique de l’emploi… Mais ça ne veut rien dire ! Regardez, vous. Vous avez une belle tête de con, et pourtant…

Deux — Et pourtant…?

Un — OK, c’est un mauvais exemple… Mais il y a des tas de génies qui avaient de vraies têtes de cons.

Deux — Qui ça ?

Un — Bon, là, tout de suite, ça ne me vient pas. Mais il doit sûrement y en avoir…

Deux — Ouais…

Un — Vous avez déjà pensé à faire du cinéma ?

Deux — Du cinéma ?

Un — Ou du théâtre, je ne sais pas. Je vous assure qu’avec la gueule que vous avez… Vous pourriez faire une belle carrière.

Deux — Quoi, qu’est-ce qu’elle a, ma gueule ?

Un — Disons que c’est une gueule… très expressive.

Deux — Ah, oui…?

Un — Ah, oui ! (Il lui tend une carte de visite) Tenez, c’est la carte du directeur de casting le plus en vogue en ce moment dans la capitale. Il est toujours à la recherche de nouvelles têtes…

Deux — Et vous pensez que ma tête pourrait l’intéresser ?

Un — J’en suis sûr ! En ce moment, il cherche quelqu’un pour Le Dîner de Cons, vous connaissez la pièce ?

Deux — Non.

Un — Vous devriez aller au casting, je vous assure.

Deux — Bon…

Un — Dites-leur que vous venez de ma part.

Deux — C’est gentil, merci. Moi qui vous prenais pour un salaud…

Un — Eh bien vous voyez, il ne faut pas se fier aux apparences.

Noir.

Scène 13 – Version originale

Un personnage (homme ou femme) est là. Un autre (également de sexe indifférent) arrive.

Deux — Qu’est-ce qui se passe ?

Un — I don’t know… (Désignant le public) Look, there’s a crowd gathered. Something must be happening.

Deux — Ah oui, vous avez raison… Qu’est-ce qu’ils regardent comme ça ?

Un — Who knows… But when lots of people are looking in the same direction, something must be going on.

Deux — Et dans quelle direction ils regardent, exactement ?

Un — Looks like they’re looking… our way.

Deux — Alors c’est qu’il se passe quelque chose.

Un — But what?

Voix off — Coupez !

Deux — Il y a quelque chose qui ne va pas ?

Voix off — Il demande s’il y a quelque chose qui ne va pas…

Un — Well yes, what’s wrong ?

Voix off — Ce qui ne va pas c’est qu’il y en a un qui est doublé et que l’autre est en version originale.

Deux — En version originale ?

Voix off — Non sous-titrée, en plus. Voilà ce qui ne va pas !

Un — That’s right. I didn’t notice…

Deux — Moi non plus.

Un — Well, I guess we’ll have to do it again, then.

Voix off — Silence, on tourne !

Le deuxième va chercher une pile de cartons. Ils rejouent la même scène avec les mêmes dialogues, mais cette fois celui qui parle en anglais montre en même temps qu’il dit ses répliques des cartons comportant les sous-titres en français. Son interlocuteur, quant à lui, continue de parler en français mais avec un accent anglais.

Deux — Qu’est-ce qui se passe ?

Un — I don’t know… (Désignant le public) Look, there’s a crowd gathered. Something must be happening.

Deux — Ah oui, vous avez raison… Qu’est-ce qu’ils regardent comme ça ?

Un — Who knows… But when lots of people are looking in the same direction, something must be going on.

Deux — Et dans quelle direction ils regardent, exactement ?

Un — Looks like they’re looking… our way.

Deux — Alors c’est qu’il se passe quelque chose.

Un — But what?

Voix off — Coupez !

Deux — Qu’est-ce qui ne va pas, encore ?

Voix off — Lui, il est sous-titré, OK, mais vous, vous parlez toujours en français !

Un — He still speaks French ?

Deux — Vous êtes sûr ?

Voix off — Avec un accent anglais, d’accord, mais c’est toujours du français.

Un — OK… Let’s do it again, then.

Voix off — Silence, on tourne !

Celui qui parle en français va lui aussi chercher une pile de cartons. Ils rejouent la même scène que la précédente avec les mêmes dialogues, mais cette fois celui qui parle en français avec un accent anglais montre des sous-titres en anglais.

Deux — Qu’est-ce qui se passe ?

Un — I don’t know… (Désignant le public) Look, there’s a crowd gathered. Something must be happening.

Deux — Ah oui, vous avez raison… Qu’est-ce qu’ils regardent comme ça ?

Un — Who knows… But when lots of people are looking in the same direction, something must be going on.

Deux — Et dans quelle direction ils regardent, exactement ?

Un — Looks like they’re looking… our way.

Deux — Alors c’est qu’il se passe quelque chose.

Un — But what?

Voix off — Coupez !

Deux — Was it alright this time ?

Voix off — Quoi ?

Un — Ça allait, cette fois ?

Voix off — Ça ira comme ça… On ne va pas y passer la nuit, non plus…

Noir.

Scène 14 – You talkin’ to me ?

Deux personnages (hommes ou femmes) sont là, semblant attendre. Ils restent un instant silencieux.

Un — Putain, c’est long.

Deux — Oui.

Un — Ça fait combien de temps qu’on attend ?

Deux — Je ne sais pas. On nous a demandé d’être sur le plateau à huit heures…(Regardant sa montre) Il est onze heures…

Un — Trois heures ! Et on n’a encore pas fait une seule prise.

Deux — C’est vrai qu’en trois heures, on pourrait penser qu’ils ont eu le temps de se préparer.

Un — Ou alors qu’ils nous disent de venir à midi.

Deux — Le cinéma… Ce serait un si beau métier s’il n’y avait pas les techniciens…

Un — On devrait peut-être aller demander ce qui se passe…

Deux — Franchement, je te déconseille de faire ça.

Un — C’est vrai qu’en plus ils sont d’une susceptibilité. On ne peut rien leur dire, sinon ça passe pour le mépris des stars à l’égard des travailleuses et travailleurs du spectacle.

Deux — Résultat, on a juste le droit de fermer notre gueule et d’attendre.

Un — Enfin, au bout du compte, c’est quand même nous qu’on verra à l’écran.

Deux — Oui. Je me demande même si ce n’est pas ça qu’ils essaient de nous faire payer, en nous réveillant aux aurores pour nous faire poireauter dans les courants d’air pendant des heures à les regarder bosser.

Un — Tu parles… Si encore on les voyait.

Deux — C’est vrai que ça fait un moment qu’on ne les a pas vus. Je me demande ce qu’ils foutent, exactement.

Un — Ils doivent être en train de casser la croûte. Les ouvriers, ça se lève tôt tu comprends, alors à onze heures, ils ont faim…

Deux — On dit que les acteurs sont compliqués… La vérité c’est que les acteurs passent beaucoup plus de temps à attendre les techniciens que l’inverse.

Un temps.

Un — D’ailleurs, moi aussi, je commence à avoir la dalle, pas toi ?

Deux — Si…

Un — Il y a à bouffer, sur le buffet, à côté. Ce n’est quand même pas réservé aux techniciens, si ?

Deux — Non, mais… ce n’est que de la charcuterie et du fromage.

Un — Et alors ?

Deux — Je suis végan.

Un — Ah, merde…

Deux — Eh, oui… C’est aussi les techniciens qui font le menu… Et les ouvriers, ça bouffe de la charcuterie.

Un temps.

Un — Je peux te poser une question ?

Deux — Tu vois, c’est ça que je redoute le plus quand on attend comme ça pendant des heures sur le plateau avant que le réalisateur se décide à dire « moteur »…

Un — Quoi ?

Deux — Ça finit toujours par amener des questions existentielles.

Un — Désolé…

Deux — Vas-y, pose-la ta question.

Un — Quand tu joues un rôle, dans ta tête, tu es vraiment le personnage, ou tu te contentes de débiter ton texte et de prendre la pose en pensant à ce que tu vas manger à midi ?

Deux — OK, donc Stanislavski ou Brecht, c’est ça ?

Un — Euh… Oui, si tu veux…

Deux — Moi, je serais plutôt de l’avis de Diderot tu vois.

Un — Diderot ?

Deux — Le Paradoxe du comédien, tu ne connais pas ?

Un — Non.

Deux — Pour Diderot, le comédien ne doit pas s’identifier avec le personnage qu’il interprète. Son job n’est pas de ressentir les émotions de son personnage, mais de les faire ressentir au public.

Un — Ah, oui…?

Deux — S’il joue la colère, par exemple, il ne doit pas être en colère, mais reproduire de façon convaincante les signes de la colère.

Un — D’accord.

Deux — Le contraire de la méthode Actors Studio, si tu préfères.

Un — Je vois.

Deux — Tu es sûr ?

Un — Oui, oui, c’est… C’est clair.

Deux — Tu vois cette scène, dans Taxi Driver, quand De Niro s’entraîne devant sa glace à jouer les méchants ?

Un — You talkin’ to me ?

Deux — Eh bien dans cette scène, De Niro, enfin son personnage, essaie de reproduire les signes de la colère, de façon à pouvoir impressionner un adversaire imaginaire.

Un — Pourtant, De Niro a été formé à l’Actors Studio, non ?

Deux — Oui, mais dans cette scène justement, De Niro joue un personnage qui essaie maladroitement de jouer un rôle. C’est une mise en abyme, en quelque sorte. Quand De Niro joue son personnage de chauffeur de taxi, il utilise la méthode Actors Studio. Mais quand son personnage essaie de jouer un autre personnage, en l’occurrence un dur à cuire, il cherche à reproduire un stéréotype de dur à cuire.

Un — Et ça, ce n’est pas bien ?

Deux — Si c’est fait de façon ridiculement caricaturale, non. Mais on peut très bien jouer la colère sans être en colère. C’est souvent plus convainquant. Et en tout cas, c’est beaucoup moins fatiguant sur la durée.

Un — C’est sûr…

Deux — Et toi ? Tu es plutôt Actors Studio ou plutôt Diderot ?

Un — Moi je suis à fond dans mon personnage. Je m’identifie complètement, tu vois ? Je ne joue pas le personnage, je suis le personnage.

Deux — OK…

Un — Ça ne te semble pas la bonne méthode ?

Deux — Si, si, pourquoi pas, mais… Ça m’inquiète un peu c’est tout. Comme dans la scène qu’on va tourner ensemble, tu joues un flic violent et moi le pauvre type qu’il est en train d’interroger…

Un — Ah, je crois que cette fois ça va être à nous…

Deux — Bon… Essaie quand même de te distancier un peu de ton personnage, d’accord ? (L’autre déjà pénétré de son rôle ne semble pas l’entendre) Tu m’écoutes ?

Un — You talkin’ to me ?

Noir.

Scène 15 – Clap de fin

Deux personnages (hommes ou femmes) se font face. Ils restent un instant silencieux.

Un — C’est le moment de nous dire adieu, j’en ai peur…

Deux — Allons, ne versons pas dans la sensiblerie. Nous savions tous les deux que ce moment finirait par arriver un jour.

Un — Tout de même, ça me fait quelque chose.

Deux — Tu finiras par m’oublier, tu verras.

Un — Ton buste est au Musée Grévin, comment veux-tu que je t’oublie ?

Deux — Il y a beaucoup de musées à Paris. Il te suffira d’éviter celui-là. D’ailleurs, qui va encore au Musée Grévin ? À part quelques touristes…

Un — Paris n’est plus qu’un gigantesque Musée Grévin à ciel ouvert, orné de monuments poussiéreux et peuplé de figurants au teint cireux.

Deux — Il n’y a même plus de vrais Parisiens. Ils ont tous revendu leurs appartements pour en faire des Airbnb.

Un — Paris n’est plus une fête, hélas… On n’y va que pour faire des selfies.

Deux — On s’en fait un dernier ?

Un — D’accord…

Ils tournent le dos au public pour faire un selfie.

Voix off — Et… coupez ! C’était la dernière scène de Jean-Paul Ramirez

Applaudissements.

Deux — Merci.

Un — C’était aussi votre dernier film, à ce qu’on m’a dit.

Deux — Il faut savoir s’arrêter à temps. Ne pas faire le film de trop.

Un — Tout le monde n’a pas votre sagesse, malheureusement.

Deux — J’ai passé presque toute ma vie devant une caméra. Je voudrais avoir le temps de connaître aussi un peu la vie.

Un — Vous risquez d’être déçu. Vous savez ce que disait Alfred Hitchcock…

Deux — « Le cinéma c’est la vie, les moments d’ennui en moins. »

Un — Pour le spectateur, en tout cas. Parce que pour nous, les acteurs…

Deux — C’est vrai. Pour faire un film de deux heures, le monteur regarde parfois jusqu’à cent heures de rushs. Et il coupe tout ce qui ne fait pas avancer l’action.

Un — Mais nous, ces cent heures, on a quand même dû les tourner.

Deux — Sans compter le temps qu’on passe à attendre sur le plateau entre deux scènes à tourner.

Un — Vous savez qu’Annie Girardot tricotait entre deux prises ?

Deux — Il me semble que c’est plutôt Simone Signoret.

Un — Ah oui, peut-être…

Deux — Je crois qu’Annie Girardot faisait des mots croisés.

Un — Annie Girardot…?

Deux — Ou Jeanne Moreau, je ne sais plus.

Un — Enfin bref, tous les acteurs s’emmerdent entre chaque prise.

Deux — Oui.

Un — Sans parler du temps qu’on doit attendre entre deux films, parfois.

Deux — Il m’est arrivé de rester deux ans sans tourner.

Un — Deux ans à attendre que le téléphone sonne…

Un temps.

Deux — Il paraît que pour un documentaire animalier, c’est parfois cinq cent heures de tournage pour une heure de film.

Un — Je plains les animaux.

Deux — Vous croyez qu’on leur demande de faire plusieurs prises ?

Un — En tout cas, pour vous, c’est fini.

Deux — Oui… Le moment est venu pour moi de reconsidérer toutes ces scènes qu’on a coupées au montage. Et qui font l’essentiel de ma carrière cinématographique.

Un — Bref, vous allez vous faire chier, quoi.

Deux — Merci pour vos encouragements.

Un temps.

Un — Le film est fini, non ?

Deux — Alors qu’est-ce qu’on attend, au juste ?

Un — Rien…

Deux — L’habitude…

Ils s’apprêtent à partir.

Voix off — Je suis vraiment désolé, mais on a eu un petit problème technique.

Un — D’accord…

Deux — Et donc…?

Voix off — Il va falloir la refaire…

Un — Eh bien vous voyez, la retraite n’est pas encore pour tout de suite, finalement.

Voix off — C’est quand vous voulez…

Deux — Je suis prêt.

Voix off — Silence, on tourne !

Un — C’est le moment de nous dire adieu, j’en ai peur…

Noir.

Fin.

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