Sommaire
- Scène 1. Une entrée fracassante
- Scène 2. Incognito
- Scène 3. Pas de fumée sans feu
- Scène 4. Une tête de con
- Scène 5. Célébrité
- Scène 6. Mort pour le théâtre
- Scène 7. Un petit coin de parapluie
- Scène 8. La couleur d’un baiser
- Scène 9. Polyglotte
- Scène 10. Bruit de fond
- Scène 11. Pas la rose
- Scène 12. Ce qui se passe
- Scène 13. La main à la poche
- Scène 14. Bien sûr
- Scène 15. Au feu, les pompiers
- Scène 16. Bord de scène
- Scène 17. Le comédien malgré lui
- Scène 18. Pleine lune
- Scène 19. Délai de poste
- Scène 20. Poissons rouges
- Scène 21. Souffler n’est pas jouer
- Scène 22. La fête des loges
- Scène 23. Jouer en matinée
- Scène 24. Ne rien attendre
- Scène 25. Le titre du film
- Scène 26. La grande famille du théâtre
- Scène 27. Cours dramatique
- Scène 28. La langue de Molière
- Scène 29. Presque la fin
- Scène 30. La fin
Scène 1. Une entrée fracassante
La scène est vide. Musique rythmée évoquant un film d’action. Un personnage entre en marchant lentement avec un déambulateur. Quand il a atteint le milieu de la scène, un autre personnage entre, également avec un déambulateur, et l’interpelle.
Un — Eh ! Attends-moi !
Deux — Quoi ?
Un — Attends-moi, je te dis !
Deux — Je ne fais que ça, de t’attendre.
Un — Si tu allais moins vite, aussi.
Deux — Le metteur en scène nous a dit : une entrée fracassante.
Un — Bon…
Il accélère soudain et passe devant l’autre, avant de reprendre son rythme de tortue.
Deux — Qu’est-ce qui te prend ?
Un — Tu m’as dit de me dépêcher.
Deux — Mais je ne t’ai pas dit de passer devant moi !
Un — Eh ben maintenant… rattrape-moi si tu peux. Une entrée fracassante…
Il continue à marcher lentement jusqu’à sortir de l’autre côté de la scène.
Deux — Attends-moi… Attends-moi, je te dis ! Il n’a pas dit une sortie fracassante…
Il se hâte lentement et sort à son tour.
Noir.
Scène 2. Incognito
Deux personnages entrent. Au moment de se croiser, ils s’arrêtent.
Un — On se connaît ?
Deux — Non, je ne crois pas.
Un — C’est bien ce que je pensais. On ne se connaît pas.
Deux — Vous savez… je ne gagne pas à être connu, paraît-il.
Un — Moi non plus. Personne ne peut me voir.
Deux — Et moi personne ne peut me sentir.
Un — Alors inutile de faire connaissance, n’est-ce pas ?
Deux — Quand on ne gagne pas à être connu, mieux vaut rester discret.
Un — Vous avez raison. Feignons de nous ignorer et voyageons incognito.
Deux — Je vais par là.
Deux — Et moi par ici.
Un — Je ne vous ai même pas vu.
Deux — Je ne peux déjà plus vous sentir.
Ils sortent.
Noir.
Scène 3. Pas de fumée sans feu
Deux personnages entrent. Au moment de se croiser, ils s’arrêtent.
Un — Excusez-moi, vous avez du feu s’il vous plaît ?
Deux — Oui, mais je ne vous en donnerai pas.
Un — Et pourquoi cela, je vous prie ?
Deux — Mais parce que fumer, c’est très mauvais pour la santé ! Fumer tue. C’est marqué sur les paquets de cigarettes. Et puis entre nous, dans un théâtre, ça peut aussi être très dangereux.
Un — Ah, non, mais ce n’est pas pour allumer une cigarette… ni pour mettre le feu à un théâtre.
Deux — Vraiment ?
Un — C’est pour mettre le feu à une maison.
Deux — Pourquoi voulez-vous mettre le feu à une maison ?
Un — C’est la maison de l’amant de ma femme.
Deux — Dans ce cas… (Il tend à l’autre une boîte d’allumettes.) Je vous laisse la boîte. Au cas où votre femme aurait plusieurs amants.
Un — Merci.
Deux — Mais je vous en prie, c’est bien normal.
Il sort. L’autre prend une cigarette dans sa poche et l’allume.
Un — Il faut vraiment que j’arrête…
Il sort à son tour.
Noir.
Scène 4. Une tête de con
Deux personnages entrent. Au moment de se croiser, ils s’arrêtent.
Un — Pourquoi vous me regardez de haut ?
Deux — Je ne vous regarde pas de haut.
Un — Alors pourquoi vous me regardez de travers ?
Deux — Je ne vous regarde pas de travers, je vous regarde de profil.
Un — Si vous avez quelque chose à me dire, dites-le moi en face.
Deux (se plaçant face à l’autre) — De face, ce n’est pas terrible non plus.
Un — Et vous me dites ça droit dans les yeux ?
Deux (passant derrière l’autre) — Vous préférez que je le dise dans votre dos ?
Un — Quoi encore ?
Deux — C’est encore pire de ce côté-là.
Un — Vous vous payez ma tête, c’est ça ?
Deux — Non, décidément, quelle que soit la façon dont je la regarde, votre tête ne me revient pas.
Un — J’en suis vraiment désolé.
Deux — Ne vous excusez pas. Ce n’est pas de votre faute si vous avez une tête de con.
Un — Vous trouvez que j’ai une tête de con ?
Deux — Ah, dans le genre, vous atteignez même la perfection. Oui, sous tous les angles… on peut dire que vous avez une belle tête de con.
Ils sortent.
Noir.
Scène 5. Célébrité
Un personnage est là, un autre arrive et le regarde, avant de l’interpeler.
Un — Mais je vous connais, vous. Vous êtes quelqu’un de connu.
Deux — Connu ?
Un — Vous êtes une célébrité, quoi.
Deux — Quelle célébrité ?
Un — Ah, je ne me souviens plus de son nom… Ce type, là…
Deux — Et… connu pour quoi ?
Un — Je ne sais plus… Mais on vous voit à la télé, non ?
Deux — Vous devez confondre, je vous assure.
Un — Confondre ? Avec qui ?
Deux — Désolé, je ne suis pas celui que vous croyez. Mais vous savez, ça ne m’étonne pas. On me confond souvent avec quelqu’un d’autre.
Un — Ah oui ?
Deux — Une célébrité, justement. Mais on n’a jamais su me dire laquelle.
Un — Ah merde.
Deux — Vous ne voyez vraiment pas qui ça pourrait être ?
Un — Non… Pourtant, tout à l’heure, je l’avais sur le bout de la langue.
Deux — Tant pis. Si ça vous revient, faites-moi signe. Parce que franchement, j’aimerais bien savoir à qui je ressemble.
Un — Ben oui… surtout si c’est quelqu’un de connu.
Deux — Vous, en revanche, votre tête ne me dit rien du tout.
Noir.
Scène 6. Mort pour le théâtre
Deux personnages entrent. Au moment de se croiser, ils s’arrêtent.
Un — Tiens, je vous croyais mort…
Deux — Mais je suis mort.
Un — C’est bien ce qui me semblait ! Et il y a combien de temps ?
Deux — Ça va faire deux ans.
Un — Ah, oui… Et vous êtes mort de quoi, déjà ?
Deux — Je suis mort d’ennui. J’étais allé au théâtre voir une pièce écrite par un auteur contemporain. L’ouvreuse m’a retrouvé affalé sur mon siège à l’entracte.
Un — C’était si ennuyeux que ça ?
Deux — Ennuyeux à mourir. C’était une pièce sur les migrants qui traversent la Manche sur des radeaux pour rejoindre l’Angleterre.
Un — Ah, cette pièce-là… Oui, je vois… Pourtant c’est un beau sujet…
Deux — Il paraît que l’auteur a passé trois mois à Calais histoire de se mettre dans l’ambiance. Il a rédigé sa pièce depuis le balcon de son palace avec vue sur la mer. Ça devait encore manquer un peu de vécu…
Un — Et… vous êtes vraiment sûr d’être mort ?
Deux — Certain… et si vous me voyez, c’est que vous êtes mort aussi.
Un — Désolé. Je suis l’auteur de cette pièce qui vous a été fatale.
Deux — On dirait qu’elle ne vous a pas réussi non plus.
Un — Hydrocution. Je n’aurais jamais dû aller me baigner juste après manger. Les repas sont tellement copieux dans ces hôtels de luxe.
Ils sortent.
Noir.
Scène 7. Un petit coin de parapluie
Deux personnages, l’un avec un parapluie fermé à la main, avancent jusqu’au milieu de la scène. Ils restent immobiles côte à côte.
Un — Il fait beau, n’est-ce pas ?
Deux (étonné) — Ah… je ne sais pas.
Un — Vous avez raison, on dirait que ça se couvre.
Deux — J’ai dit ça ?
Un — Oui, je crois qu’il va pleuvoir…
Il ouvre son parapluie. L’autre le regarde interloqué.
Deux — Comment voulez-vous qu’il pleuve ? Nous sommes sur la scène d’un théâtre.
Un — Justement… vous pourriez jouer le jeu.
Deux — Le jeu ?
Un — Si je dis qu’il va pleuvoir, vous faites comme s’il allait pleuvoir. (Un temps). Et puis même dans un théâtre, il peut aussi pleuvoir.
Deux — Ah oui ?
Un — S’il y a une fuite dans le toit, par exemple.
Deux — Bon…
Un — Alors ?
Deux — Oui, il m’a semblé sentir quelques gouttes.
Un — Si vous voulez profiter de mon parapluie…
L’autre se met à l’abri sous le parapluie. Ils sortent.
Noir.
Scène 8. La couleur d’un baiser
Deux personnages de sexe opposé, regardant loin devant eux.
Un — Tiens, un arc-en-ciel.
Deux — Ah oui…
Ils admirent l’arc-en-ciel.
Un — J’ai l’impression qu’il manque une couleur.
Deux — Dans l’arc en ciel, il y a toutes les couleurs, non ?
Un — Toutes celles qu’on peut nommer, en tout cas.
Deux — Comment ça ?
Un — Dans un arc-en-ciel, il n’y a pas de frontières bien établies entre les couleurs.
Deux — Le rouge n’existe que parce qu’un jour quelqu’un a dit : voici où commence le rouge et voici où il se termine.
Un — Il paraît que les Inuits ont beaucoup plus de mots que nous pour décrire la couleur de la neige.
Deux — Alors on voit aussi avec sa langue.
Un — Ce sont les mots qui tracent les frontières entre les choses, les gens et les couleurs.
Deux — Et quelle couleur pourrait bien nous manquer ?
Un — Je ne sais pas… La couleur de toutes les langues lorsqu’elles se mêlent.
Leurs visages se rapprochent comme pour un baiser.
Noir.
Scène 9. Polyglotte
Un personnage est là. Un autre arrive, et l’interpelle.
Un — Do you speak English ?
L’autre lui lance un regard offusqué.
Deux — Mais enfin, je suis français…
Un — Ce n’est pas la question.
Deux — C’est quoi, la question, alors ?
Un — Do you speak English ?
Deux — Vous êtes anglais, vous ?
Un — Non.
Deux — Pourquoi vous me demandez si je parle anglais ?
Un — Pour engager la conversation.
Deux — En anglais ? Et pourquoi pas en allemand, aussi ?
Un — Sprechen sie Deutsch ?
Deux — Je suis français, je vous dis ! Français !
Un — Excusez-moi, je vous croyais polyglotte.
Deux — Polyglotte ?
Un — Je voulais juste pratiquer un peu une langue étrangère. Pour le plaisir.
Deux — Polyglotte… Non mais sans blague. Restez poli, au moins !
Il sort. L’autre hésite un instant avant de s’adresser au public.
Un — Do you speak French ?
Noir.
Scène 10. Bruit de fond
Deux personnages entrent. Ils restent immobiles côte à côte.
Un — Tu n’entends pas comme un bruit ?
Deux — Un bruit ? Quel bruit ?
Un — Je ne sais pas… Un bruit… Genre… Tic, tic, tic…
Deux — Tic, tic, tic…?
Un — Ou toc, toc, toc…
Deux — Tic, tic, tic ou toc, toc, toc ?
Un — Tu n’entends vraiment rien ?
Deux — Maintenant que tu me le dis… Si, peut-être…
Un — Qu’est-ce que tu entends ?
Deux — Toc, toc, toc.
Un — Comme si on frappait à la porte ?
Deux — Ou plutôt tac, tac, tac. Et toi ?
Un — Tic, tic, tic.
Deux — Tac, tac, tac.
Un — Tac, tic, tac, tic…
Deux — Tic, tac, tic, tac…
Un — Je ne vois pas d’horloge.
Deux — Et on n’a pas de montre non plus.
Un — Mais le temps passe quand même…
Noir.
Scène 11. Pas la rose
Deux personnages, côte à côte.
Un — Ça ne sent pas la rose, ici.
Deux — Non, ça sentirait plutôt la…
Un — La violette.
Deux — Oui… Ou alors la lavande.
Un — Je dirais plutôt le muguet, non ?
Deux — Le muguet ?
Un — Ou le bleuet.
Deux — Le bleuet… Je ne sais pas ce que ça sent…
Un — Ou bien le coquelicot.
Deux — Ça sent quelque chose, le coquelicot ?
Un — Je ne sais pas. C’est une fleur. Ça doit bien sentir quelque chose.
Deux — Ou alors la pensée.
Un — La pensée, ça ne sent rien, si ?
Deux — Je ne sais pas… Ça dépend des pensées…
Un — La pensée, ça n’a pas d’odeur. Alors qu’ici, ça sentirait plutôt…
Deux — En tout cas, ça ne sent pas la rose.
Un — Non.
Noir.
Scène 12. Ce qui se passe
Un personnage est là. Un deuxième arrive.
Un — Qu’est-ce qui se passe ?
Deux — Je ne sais pas… (Désignant le public) Regarde, il y a tout un attroupement, là. Il doit se passer quelque chose.
Un — Ah oui, en effet… Qu’est-ce qu’ils regardent ?
Deux — Va savoir… Mais quand beaucoup de gens regardent ensemble dans une même direction, c’est qu’il se passe quelque chose.
Un — Et dans quelle direction ils regardent exactement ?
Deux — On dirait qu’ils regardent… dans notre direction.
Un — Alors c’est qu’il se passe quelque chose.
Deux — Mais quoi ?
Un — Qu’est-ce qu’il pourrait bien se passer ?
Deux — Je ne sais pas.
Un — Moi je dirais plutôt qu’il ne se passe rien, non ?
Deux — Si les gens regardent notre direction, c’est qu’il se passe quelque chose.
Un — Mais nous, c’est dans leur direction qu’on regarde.
Deux — Et alors ? Qu’est-ce qui se passe ?
Un — Je ne sais pas, on dirait… un attroupement.
Deux — Oui, c’est ça. Un attroupement.
Noir.
Scène 13. La main à la poche
Un personnage, qui semble attendre. Un autre arrive. Silence.
Un — Vous attendez le train ?
Deux — On est sur un quai. Ils viennent d’annoncer dans le haut-parleur l’arrivée d’un express régional à la voie deux. Nous sommes à la voie deux. Alors oui, j’attends le train. Et vous ? Vous attendez la marée ?
Un — Excusez-moi, c’était une question idiote.
Deux — C’est moi qui vous demande pardon. Je suis un peu sur les nerfs aujourd’hui, mais je n’aurais pas dû vous répondre sur ce ton. Moi aussi il m’arrive de poser des questions stupides, vous savez…
Un — Donc, vous attendez le train…
Deux — Oui. Pas vous ?
Un — Je suis policier.
Deux — Ah, excusez-moi…
Un — On nous a signalé la présence de pickpockets dans la gare. Vous avez vos papiers ?
Deux — Vous me prenez pour un pickpocket ?
Un — Pas du tout… Je voulais juste vérifier qu’on ne vous avait pas volé votre portefeuille à vous aussi.
L’autre fouille dans sa poche et en sort un portefeuille.
Deux (prenant le portefeuille) — Vous permettez ? On va juste vérifier que votre carte bleue n’a pas été piratée…
Un — Mais je vous en prie.
Le présumé policier s’éloigne avec le portefeuille, laissant l’autre dubitatif.
Noir.
Scène 14. Bien sûr
Deux personnages, côte à côte.
Un — Tu m’aimes ?
Deux — Bien sûr.
Un temps.
Un — Bien sûr ?
Deux — Quoi ?
Un — Tu dis ça comme si c’était une évidence.
Deux — Pour moi, c’en est une.
Un — Non, je veux dire… comme si c’était une question idiote.
Deux — J’ai dit que c’était une question idiote ?
Un — Bien sûr… Tu avoueras que ce n’est pas une réponse très romantique. C’est de l’ordre de la logique, si tu préfères. Alors que la question… Ce n’était pas une question, en fait. C’était plutôt… une invitation. Si on te demande « est-ce que tu aimes la tarte aux pommes ? », là tu réponds bien sûr. Mais quand on te demande est-ce que tu m’aimes ?…
Deux — Bon… Et toi, est-ce que tu m’aimes ?
Un — Voilà… Maintenant, ça ressemble à un contre-interrogatoire. Et toi, est-ce que tu m’aimes, franchement… ?
Deux — C’est ce que tu m’as demandé tout à l’heure, non ?
Un — D’abord, je ne t’ai pas demandé « est-ce que tu m’aimes ? ». Ensuite… c’est moi qui ai posé la question en premier… Oh, et puis tu m’énerves.
Le personnage sort, laissant l’autre pantois.
Noir.
Scène 15. Au feu, les pompiers
Un personnage est là. Un autre arrive et l’interpelle.
Un — Il paraît que la représentation est annulée.
Deux — Non ? Tu es sûr ? Qui t’a dit ça ?
Un — Le pompier de service.
Deux — Il y a encore des pompiers de service, dans les théâtres ?
Un — Il faut croire.
Deux — Et pourquoi la représentation serait annulée ?
Un — Il paraît qu’il y a le feu dans le bureau du directeur.
Deux — Je ne sens rien… Tu es sûr que c’est un vrai pompier ?
Un — Je ne sais pas. Il était habillé en pompier.
Deux — Au théâtre, tu sais… Ce n’est pas l’habit qui fait le pompier.
Un — Il y a quand même une odeur de fumée, non ?
Deux — Je viens d’en griller une…
Un — Même si c’est un faux pompier, ça peut être un vrai feu.
Deux — Si c’était un vrai pompier, il serait en train d’éteindre l’incendie.
Un — Ou alors c’est un vrai pompier, mais ce n’est pas un vrai feu.
Deux — Pourquoi un vrai pompier inventerait un faux incendie ?
Un — Ou alors c’est un faux pompier mais c’est un vrai comédien.
Deux — Alors la représentation est annulée, mais c’est dans la pièce…?
Un — Va savoir. Dans un théâtre…
Noir.
Scène 16. Bord de scène
Un personnage en avant — scène, avec une canne à pêche, dirigée vers le public. Un autre arrive, s’approche, et le regarde.
Un — Vous venez souvent pêcher en bord de scène ?
Deux — À l’entracte, surtout. Ça me détend.
Un — Et ça mord ?
Deux — Hier j’en ai attrapé un gros.
Un — Ils sont comestibles ?
Deux — Je ne sais pas trop. Moi, je ne me risquerais pas à les manger.
Un — Avec tout ce qu’ils doivent bouffer comme cochonneries.
Deux — Non, la pêche, c’est pour m’amuser. Quand j’en attrape un, je le rejette dans la salle.
Un temps.
Un — Ah, je crois que vous avez une touche.
Deux — Oui…
Il tourne le moulinet.
Un — Une belle pièce, on dirait… Qu’est-ce que c’est ? Une morue ?
Deux — Ou un maquereau…
Noir.
Scène 17. Le comédien malgré lui
Deux personnages côte à côte.
Un — Pourquoi tu as choisi d’être comédien, toi ?
Deux — Très tôt j’ai été diagnostiqué d’un trouble de la personnalité multiple. Quand j’ai eu dix-huit ans, je les ai toutes convoquées en assemblée générale dans une cabine téléphonique, et on a décidé à l’unanimité d’appeler le Cours Florent pour une inscription collective. Heureusement, ils nous ont fait un tarif de groupe.
Un — Ah oui…
Deux — Et toi ? Pourquoi tu as choisi d’être comédien ?
Un — Ah mais je n’ai pas choisi. Mes parents étaient tous les deux comédiens. Moi, je rêvais d’être expert-comptable. Mais je n’ai pas voulu les décevoir, tu comprends. Et puis de toute façon, ils n’auraient pas voulu. Maintenant ils sont morts tous les deux, et voilà…
Deux — Il n’est peut-être pas encore trop tard.
Un — La comptabilité, quand tu n’as pas commencé très jeune et que tu n’as pas pratiqué pendant des années, c’est très difficile de s’y remettre.
Deux — Encore une vocation contrariée à cause des préjugés sociaux.
Un — C’est vrai que c’est très difficile de percer dans l’expertise comptable.
Deux — Personnellement, je ne connais aucun expert-comptable qui soit devenu célèbre. Mais quand c’est une passion…
Un — Et puis on peut quand même gagner correctement sa vie avec la comptabilité.
Deux — Bon, il va falloir qu’on y retourne. L’entracte est fini. Tu dois être content, tu joues le contrôleur fiscal dans Le dîner de cons.
Un — Ouais… mais ce n’est pas pareil.
Noir.
Scène 18. Pleine lune
Un personnage est là. Un autre arrive.
Un — Tu as vu, c’est la pleine lune.
Deux — Oui.
Un temps.
Un — Ça dure combien de temps, la pleine lune ?
Deux — Je ne sais pas. Ce n’est pas une durée précise. Ça vient progressivement. Un jour la lune est pleine. Et après elle diminue petit à petit. Pourquoi ?
Un — Ça fait déjà trois semaines que c’est la pleine lune.
Deux — Ah oui ?
Un — C’est possible que la lune soit pleine pendant trois semaines ?
Deux — Non.
Un — C’est bien ce que je pensais.
Deux — Ça ne doit pas être la lune.
Un — Alors qu’est-ce que c’est ?
Deux — Je ne sais pas… Je dirais… un projecteur.
Un — Tu as raison, ça doit être un projecteur.
Noir.
Scène 19. Délai de poste
Deux personnages, côte à côte, regardent vers le ciel.
Un — Tu as vu toutes ces étoiles ?
Deux — Oui.
Un — Je me demande combien il peut y en avoir.
Deux — Trois mille deux cent vingt-sept.
Un — Quoi ?
Deux — Je les ai comptées. Il y en a trois mille deux cent vingt-sept.
Un — Tu plaisantes.
Deux — Oui.
Un — Même si on pouvait les compter… entre celles qu’on voit encore mais qui sont déjà mortes, et celles qui viennent de naître mais qu’on ne voit pas encore…
Deux — C’est comme se demander combien il y a d’êtres humains sur la Terre. Même si on recevait un faire-part à chaque fois, avec le délai de la poste, on ne pourrait jamais savoir exactement où on en est.
Un — Tiens, à propos, le voisin est mort.
Deux — Le voisin d’en face ?
Un — Le voisin d’à côté.
Deux — Je ne savais pas. Il y a longtemps ?
Un — Il y a une quinzaine de jours. On a raté l’enterrement. Je viens seulement de recevoir le faire-part.
Deux — Il aurait mieux fait de nous le mettre directement dans la boîte.
Noir.
Scène 20. Poissons rouges
Deux personnages, côte à côte.
Un — Tu sais ton texte ?
Deux — J’en sais la moitié. Et toi ?
Un — Je le savais en entier, mais j’ai tout oublié.
Deux — Quand on a la mémoire courte, il ne faut pas jouer de pièces trop longues… Ou alors, il faut avoir un souffleur.
Un — Un chou-fleur ?
Deux — Un souffleur !
Un — Ah, oui, un souffleur.
Deux — Et en plus, il est sourd.
Un — Quand on a la mémoire courte et qu’en plus on est sourd, il vaut mieux ne pas faire de théâtre.
Deux — Ça s’appelle comment, cette pièce ? J’ai déjà oublié…
Un — Les poissons rouges.
Deux — Les poix sont rouges ? Drôle de titre…
Un — Pas les poix ! Les poissons ! En un seul mot. Les poissons rouges.
Deux — Ah, oui, les poissons rouges…
Silence.
Un — Tu sais ton texte ?
Deux — J’en sais la moitié. Et toi ?
Deux — Je le savais en entier, mais j’ai tout oublié.
Noir.
Scène 21. Souffler n’est pas jouer
Un personnage est là. Un autre arrive, cherchant quelque chose.
Un — Qu’est-ce que tu cherches ?
Deux — Le trou du souffleur.
Un — Le trou du souffleur ? Mais ça n’existe plus depuis longtemps.
Deux — Avant, il y avait un trou, non ? Il était même ici, je crois.
Un — Ils l’ont rebouché.
Deux — Ils ont rebouché le trou du souffleur ?
Un — Enfin, ils l’ont laissé sortir avant, j’imagine.
Deux — Encore un petit métier qui a disparu
Un — Eh oui… Mais tu sais ce qu’on dit : souffler n’est pas jouer.
Deux — Et si j’ai un trou de mémoire ?
Un — Un trou de mémoire ?
Deux — Si j’oublie mon texte.
Un — Ton texte ?
Deux — Ne me dis pas qu’il n’y a plus de texte non plus.
Un — Il n’y a plus de texte et il n’y a plus de souffleur. C’est du théâtre contemporain.
Deux — Mais alors qu’est-ce qu’on est supposés dire ?
Un — On peut dire n’importe quoi.
Deux — Du coup je ne sais plus quoi dire.
Noir.
Scène 22. La fête des loges
Un personnage arrive, suivi de peu par un autre, qui l’interpelle.
Un — Tu en penses quoi, toi, de ce théâtre ?
Deux — Ouais, il est pas mal.
Un — Tu trouves ?
Deux — On a vu pire, non ?
Un — Pire ? Je ne sais pas… Elle est comment, ta loge ?
Deux — Écoute… Il y a la clim, une machine à expresso, un mini-bar, une salle de bain avec une baignoire… Et quand je suis arrivé, il y avait une bouteille de champagne dans un seau à glace et plein de petits-fours.
Un — Non ?
Deux — Pourquoi, elle est comment ta loge, à toi ?
Un — Ma loge ? Ce serait plutôt un grand placard où on range aussi les décors. Quant à ma salle de bain… c’est les chiottes. Sur le palier.
Deux — Tu sais quoi ? Tu devrais changer d’agent.
Un — Mais je n’ai pas d’agent. Tu as un agent, toi ?
Deux — Non… Tu n’as pas vu mes affaires à côté des tiennes, dans ce placard à balais ?
Un — Je me disais aussi.
Deux — Enfin, tant qu’on est payés.
Un — Parce que toi, tu es payé ?
Deux — Tu n’as pas trop le sens de l’humour, toi. Pourtant crois-moi, pour survivre dans ce métier, il va t’en falloir de l’humour.
Noir.
Scène 23. Jouer en matinée
Un personnage arrive, suivi de peu par un autre.
Un — Quelle heure il est ?
Deux — Il est 15 heures 10. On joue dans une cinquantaine de minutes.
Un — Je déteste jouer en matinée… D’ailleurs, pourquoi on appelle ça jouer en matinée. Personne ne joue le matin, non ?
Deux — Du temps de Molière, les troupes jouaient vraiment le matin, à la lumière du jour. C’était plus pratique que de jouer à la lueur des chandelles. Logiquement, on disait jouer en matinée, c’est-à-dire avant le repas de midi. Mais à cette époque-là, ce qu’on appelle aujourd’hui le petit-déjeuner, on appelait ça le déjeuner, et ce qu’on appelle aujourd’hui le déjeuner, on appelait ça le dîner. On allait donc au théâtre en matinée, avant de dîner vers 13 heures. Aujourd’hui, on ne joue plus le matin, on dîne après 20 heures, mais l’expression est restée. Quand on joue avant le dîner, on appelle ça jouer en matinée.
Un — Je n’ai rien compris. Mais en tout cas, moi, l’après-midi, je fais la sieste. Tu me réveilleras ?
Il sort, laissant l’autre perplexe.
Noir.
Scène 24. Ne rien attendre
Un personnage entre et reste planté là. Un autre arrive.
Un — Excusez-moi…
Deux — Oui ?
Un — Vous attendez quelqu’un ?
Deux — Non.
Un — Vous attendez quelque chose ?
Deux — Non.
Un — Alors vous n’attendez rien.
Deux — Non.
Un — Vous permettez que j’attende avec vous ? Moi non plus, je n’attends rien.
Deux — Mais je vous en prie.
Silence.
Un — Et il y a longtemps que vous n’attendez plus rien ?
Deux — Oh, oui, ça fait déjà… Et vous ?
Un — Il m’arrivait encore d’attendre le bus, il y a quelques années. Maintenant, je fais du vélo.
Deux — Vous venez ici tous les jours ?
Un — Oui… Enfin souvent… (Un temps) Je pense que j’y serai demain.
Deux — Moi aussi… (Un temps) Mais vous ne m’attendrez pas ?
Un — Non, non, rassurez-vous…
Noir.
Scène 25. Le titre du film
Un personnage arrive, suivi de peu par un autre, de sexe opposé.
Un — Tu es le premier ?
Deux — Apparemment. Pourquoi ? On attend d’autres comédiens ?
Un — Je ne sais pas. Comme le film s’appelle Sextet.
Deux — Sextet, tu es sûr ?
Un — C’est pas le titre du film ?
Deux — Moi j’avais compris Sextape.
Un — Ah ouais, peut-être. Sextet, sextape, ça se ressemble un peu.
Deux — Oui, enfin… Ça ne doit pas être le même genre de films.
Un — Non…
Deux — On va attendre. On verra bien si quelqu’un d’autre arrive.
Un — Oui.
Deux — Oui, parce qu’un sextet, à deux.
Un — Ça devient un tête-à-tête.
Deux — Qui peut vite tourner au tête-à-queue.
Un — Ça doit être Sextape, plutôt.
Noir.
Scène 26. La grande famille du théâtre
Deux personnages, côte à côte, regardant droit devant eux. Silence.
Un — Tu connais la différence entre le théâtre subventionné et le théâtre privé ?
Deux — Non.
Un — Dans un théâtre privé, tous les spectateurs dans la salle connaissent les noms de chacun des acteurs sur la scène.
Deux — Et dans un théâtre subventionné ?
Un — Tous les acteurs sur la scène connaissent les noms de chacun des spectateurs dans la salle.
Un temps.
Deux — Et le théâtre amateur ?
Un — Tous les spectateurs dans la salle ont un lien de parenté avec les acteurs sur la scène.
Deux — Ça doit être ça qu’on appelle la grande famille du théâtre.
Noir.
Scène 27. Cours dramatique
Deux personnages, côte à côte, regardant droit devant eux.
Un — T’avais déjà pris des cours de théâtre, toi, avant ?
Deux — Non. C’est la première fois.
Un — Qu’est-ce que tu penses du prof ?
Deux — Il se prend un peu pour Dieu, non ?
Un — Ouais…
Silence.
Deux — Tu crois vraiment qu’on a besoin de prendre des cours ?
Un — Il y a plein de grands comédiens qui n’ont jamais mis les pieds dans une école d’art dramatique.
Deux — Oui. Surtout quand leurs parents étaient déjà comédiens.
Un — Il faut croire que le talent, c’est héréditaire.
Deux — Ils sont comédiens, tes parents, à toi ?
Un — Non. Ils sont profs. Et toi ?
Deux — Ils sont charcutiers.
Un temps.
Un — On va quand même y retourner.
Deux — Ouais.
Un — Au pire on finira profs de théâtre.
Deux — Ou charcutiers…
Noir.
Scène 28. La langue de Molière
Deux personnages de sexe opposé, côte à côte.
Un — Quelque chose ma chère semble vous tracasser.
Dites-moi je vous prie la cause de votre ennui.
Le devoir d’un mari n’est-il pas d’écouter ?
Parlez-moi en confiance et je serai tout ouïe.
Deux — En effet mon ami et depuis l’an passé,
Une chose bien curieuse occupe mes pensées.
C’était en mai dernier, théâtre La Bruyère
où nous donnions ensemble cette pièce de Molière.
Un — Ce souvenir m’habite comme si c’était hier.
J’y jouais un valet et vous une servante
et c’est en répétant nos rôles devant une bière
qu’un soir sans crier gare vous devîntes mon amante.
Deux — Ce n’est pas là bien sûr l’objet de mon tracas
et je bénis le jour de nos premiers émois.
Un — Alors pourquoi ma mie un visage aussi sombre ?
Cette pièce en trois actes qui berça notre amour,
mille fois nous la jouâmes et nous la jouons toujours
sur les scènes de France et pour le plus grand nombre.
Deux — Ce qui me fait souci, c’est une étrange affaire.
Apprendre à dire mon texte me coûta bien des soins,
n’ayant pas l’habitude de débiter des vers
moins encore je l’avoue des vers alexandrins.
Un — Moi aussi il est vrai j’eus du mal à les dire,
mais une fois dans mon rôle je sus bien le tenir,
au point que certains jours j’ai parfois l’impression
que de ma bouche émanent des vers de mirliton.
Deux — C’est bien ce qui m’occupe car dans la matinée,
pour vous rejoindre ici voyageant en Uber,
le chauffeur poliment crut bon de m’informer
qu’en fait je lui parlais dans la langue de Molière.
Noir.
Scène 29. Presque la fin
Deux personnages de sexe opposé, côte à côte, regardant droit devant eux.
Un — Si je partais avant toi, tu me regretterais ?
Deux — Oui… (Silence) Mais en attendant, si tu peux me laisser regarder la fin de la pièce.
Noir.
Scène 30. La fin
Deux personnages arrivent.
Un — Et voilà. C’est déjà la dernière scène.
Deux — Oui. C’était court, cette pièce, non ?
Un — Au moins, on n’aura pas eu le temps de s’emmerder.
Deux — Bon. Maintenant, il faut que les gens comprennent que c’est fini, et que c’est le moment de s’en aller.
Un — Qu’est-ce qu’on peut faire pour qu’ils comprennent que c’est fini ?
Deux — Je ne sais pas…
Il sort et revient avec une pancarte sur laquelle on lit « C’est fini ».
Un — Au moins, là, il n’y a pas d’ambigüité. Non, parce que c’est terrible, ces pièces où le régisseur est obligé d’applaudir à la fin pour que tout le monde comprenne que c’est fini.
Deux — Oui.
Ils sortent. Le régisseur applaudit. Avec un peu de chance, les spectateurs applaudissent aussi. Les comédiens reviennent. Puis sortent. L’un d’eux brandit sans qu’on le voit depuis les coulisses une pancarte sur laquelle on lit : « Rappel ».
Fin.
